MADEMOISELLE DE MAUPIN 1
Théophile Gautier
MADEMOISELLE DE MAUPIN
(1835)
Table des matières
Préface Une des choses les plus burlesques…
Préface Non, imbéciles, non, crétins et goitreux …
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11 Beaucoup de choses sont ennuyeuses…
Chapitre 11 Les hommes de génie sont très bornés…
Chapitre 12 Je tai promis la suite de mes aventures…
Chapitre 12 Rosette témoigna, pour apaiser sa soif…
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
_Préface __Une des choses les plus burlesques…_
Une des choses les plus burlesques de la glorieuse époque où nous avons le bonheur de vivre est incontestablement la réhabilitation de la vertu entreprise par tous les journaux, de quelque couleur quils soient, rouges, verts ou tricolores.
La vertu est assurément quelque chose de fort respectable, et nous navons pas envie de lui manquer, Dieu nous en préserve! La bonne et digne femme! — Nous trouvons que ses yeux ont assez de brillant à travers leurs bésicles, que son bas nest pas trop mal tiré, quelle prend son tabac dans sa boîte dor avec toute la grâce imaginable, que son petit chien fait la révérence comme un maître à danser. — Nous trouvons tout cela. — Nous conviendrons même que pour son âge elle nest pas trop mal en point, et quelle porte ses années on ne peut mieux. — Cest une grand-mère très agréable, mais cest une grand-mère… — Il me semble naturel de lui préférer, surtout quand on a vingt ans, quelque petite immoralité bien pimpante, bien coquette, bien bonne fille, les cheveux un peu défrisés, la jupe plutôt courte que longue, le pied et loeil agaçants, la joue légèrement allumée, le rire à la bouche et le coeur sur la main. — Les journalistes les plus monstrueusement vertueux ne sauraient être dun avis différent; et, sils disent le contraire, il est très probable quils ne le pensent pas. Penser une chose, en écrire une autre, cela arrive tous les jours, surtout aux gens vertueux.
Je me souviens des quolibets lancés avant la révolution (cest de celle de juillet que je parle) contre ce malheureux et virginal vicomte Sosthène de La Rochefoucauld qui allongea les robes des danseuses de lOpéra, et appliqua de ses mains patriciennes un pudique emplâtre sur le milieu de toutes les statues. — M. le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld est dépassé de bien loin. — La pudeur a été très perfectionnée depuis ce temps, et lon entre en des raffinements quil naurait pas imaginés.
Moi qui nai pas lhabitude de regarder les statues à de certains endroits, je trouvais, comme les autres, la feuille de vigne, découpée par les ciseaux de M. le chargé des beaux-arts, la chose la plus ridicule du monde. Il parait que javais tort, et que la feuille de vigne est une institution des plus méritoires.
On ma dit, jai refusé dy ajouter foi, tant cela me semblait singulier, quil existait des gens qui, devant la fresque du _Jugement dernier _de Michel-Ange, ny avaient rien vu autre chose que lépisode des prélats libertins, et sétaient voilé la face en criant à labomination de la désolation!
Ces gens-là ne savent aussi de la romance de Rodrigue que le couplet de la couleuvre. — Sil y a quelque nudité dans un tableau ou dans un livre, ils y vont droit comme le porc à la fange, et ne sinquiètent pas des fleurs épanouies ni des beaux fruits dorés qui pendent de toutes parts.
Javoue que je ne suis pas assez vertueux pour cela. Dorine, la soubrette effrontée, peut très bien étaler devant moi sa gorge rebondie, certainement je ne tirerai pas mon mouchoir de ma poche pour couvrir ce sein que lon ne saurait voir. — Je regarderai sa gorge comme sa figure, et, si elle la blanche et bien formée, jy prendrai plaisir. — Mais je ne tâterai pas si la robe dElmire est moelleuse, et je ne la pousserai pas saintement sur le bord de la table, comme faisait ce pauvre homme de Tartuffe.
Cette grande affectation de morale qui règne maintenant serait fort risible, si elle nétait fort ennuyeuse. — Chaque feuilleton devient une chaire; chaque journaliste, un prédicateur; il ny manque que la tonsure et le petit collet. Le temps est à la pluie et à lhomélie; on se défend de lune et de lautre en ne sortant quen voiture et en relisant Pantagruel entre sa bouteille et sa pipe.
Mon doux Jésus! quel déchaînement! quelle furie!
— Qui vous a mordu? qui vous a piqué? que diable avez-vous donc pour crier si haut, et que vous a fait ce pauvre vice pour lui en tant vouloir, lui qui est si bon homme, si facile à vivre, et qui ne demande quà samuser lui-même et à ne pas ennuyer les autres, si faire se peut? — Agissez avec le vice comme Serre avec le gendarme: embrassez-vous, et que tout cela finisse. — Croyez- men, vous vous en trouverez bien. — Eh! mon Dieu! messieurs les prédicateurs, que feriez-vous donc sans le vice? — Vous seriez réduits, dès demain, à la mendicité, si lon devenait vertueux aujourdhui.
Les théâtres seraient fermés ce soir. — Sur quoi feriez-vous votre feuilleton? — Plus de bals de lOpéra pour remplir vos colonnes, — plus de romans à disséquer; car bals, romans, comédies, sont les vraies pompes de Satan, si lon en croit notre sainte Mère lÉglise. — Lactrice renverrait son entreteneur, et ne pourrait plus vous payer son éloge. — On ne sabonnerait plus à vos journaux; on lirait saint Augustin, on irait à léglise, on dirait son rosaire. Cela serait peut-être très bien; mais, à coup sûr, vous ny gagneriez pas. — Si lon était vertueux, où placeriez-vous vos articles sur limmoralité du siècle? Vous voyez bien que le vice est bon à quelque chose.
Mais cest la mode maintenant dêtre vertueux et chrétien, cest une tournure quon se donne; on se pose en saint Jérôme, comme autrefois en don Juan; lon est pâle et macéré, lon porte les cheveux à lapôtre, lon marche les mains jointes et les yeux fichés en terre; on prend un petit air confit en perfection; on a une Bible ouverte sur sa cheminée, un crucifix et du buis bénit à son lit; lon ne jure plus, lon fume peu, et lon chique à peine. — Alors on est chrétien, lon parle de la sainteté de lart, de la haute mission de lartiste, de la poésie du catholicisme, de M. de Lamennais, des peintres de lécole angélique, du concile de Trente, de lhumanité progressive et de mille autres belles choses. — Quelques-uns font infuser dans leur religion un peu de républicanisme; ce ne sont pas les moins curieux. Ils accouplent Robespierre et Jésus-Christ de la façon la plus joviale, et amalgament avec un sérieux digne déloges les Actes des Apôtres et les décrets de la _sainte _convention, cest lépithète sacramentelle; dautres y ajoutent, pour dernier ingrédient, quelques idées saint-simoniennes. — Ceux-là sont complets et carrés par la base; après eux, il faut tirer léchelle. Il nest pas donné au ridicule humain daller plus loin, — _has ultra metas…, _etc. Ce sont les colonnes dHercule du burlesque.
Le christianisme est tellement en vogue par la tartuferie qui court que le néo-christianisme lui-même jouit dune certaine faveur. On dit quil compte jusquà un adepte, y compris M. Drouineau.
Une variété extrêmement curieuse du journaliste proprement dit moral, cest le journaliste à famille féminine.
Celui-là pousse la susceptibilité pudique jusquà lanthropophagie, ou peu sen faut.
Sa manière de procéder, pour être simple et facile au premier coup doeil, nen est pas moins bouffonne et superlativement récréative, et je crois quelle vaut quon la conserve à la postérité, — à nos derniers neveux, comme disaient les perruques du prétendu grand siècle.
Dabord pour se poser en journaliste de cette espèce, il faut quelques petits ustensiles préparatoires, — tels que deux ou trois femmes légitimes, quelques mères, le plus de soeurs possible, un assortiment de filles complet et des cousines innombrablement. — Ensuite il faut une pièce de théâtre ou un roman quelconque, une plume, de lencre, du papier et un imprimeur. Il faudrait peut-être bien une idée et plusieurs abonnés; mais on sen passe avec beaucoup de philosophie et largent des actionnaires.
Quand on a tout cela, lon peut sétablir journaliste moral. Les deux recettes suivantes, convenablement variées, suffisent à la rédaction.
Modèles darticles vertueux sur une première représentation.
«Après la littérature de sang, la littérature de fange; après la Morgue et le bagne, lalcôve et le lupanar; après les guenilles tachées par le meurtre, les guenilles tachées par la débauche; après, etc. (selon le besoin et lespace, on peut continuer sur ce ton depuis six lignes jusquà cinquante et au-delà), — cest justice. — Voilà où mènent loubli des saines doctrines et le dévergondage romantique: le théâtre est devenu une école de prostitution où lon nose se hasarder quen tremblant avec une femme quon respecte. Vous venez sur la foi dun nom illustre, et vous êtes obligé de vous retirer au troisième acte avec votre jeune fille toute troublée et toute décontenancée. Votre femme cache sa rougeur derrière son éventail; votre soeur, votre cousine, etc.» (On peut diversifier les titres de parenté; il suffit que ce soient des femelles.)
Nota. — Il y en a un qui a poussé la moralité jusquà dire: Je nirai pas voir ce drame avec ma maîtresse. — Celui-là, je ladmire et je laime; je le porte dans mon coeur, comme Louis XVIII portait toute la France dans le sien; car il a eu lidée la plus triomphante, la plus pyramidale, la plus ébouriffée, la plus luxorienne qui soit tombée dans une cervelle dhomme, en ce benoît dix-neuvième siècle où il en est tombé tant et de si drôles.
La méthode pour rendre compte dun livre est très expéditive et à la portée de toutes les intelligences:
«Si vous voulez lire ce livre, enfermez-vous soigneusement chez vous; ne le laissez pas traîner sur la table. Si votre femme et votre fille venaient à louvrir, elles seraient perdues. — Ce livre est dangereux, ce livre conseille le vice. Il aurait peut- être eu un grand succès, au temps de Crébillon, dans les petites maisons, aux soupers fins des duchesses; mais maintenant que les moeurs se sont épurées, maintenant que la main du peuple a fait crouler lédifice vermoulu de laristocratie, etc., etc., que… que… que… — il faut, dans toute oeuvre, une idée, une idée… là, une idée morale et religieuse qui… une vue haute et profonde répondant aux besoins de lhumanité; car il est déplorable que de jeunes écrivains sacrifient au succès les choses les plus saintes, et usent un talent, estimable dailleurs, à des peintures lubriques qui feraient rougir des capitaines de dragons (la virginité du capitaine de dragons est, après la découverte de lAmérique, la plus belle découverte que lon ait faite depuis longtemps). — Le roman dont nous faisons la critique rappelle Thérèse philosophe, Félicia, le Compère Mathieu, les Contes de Grécourt.» — Le journaliste vertueux est dune érudition immense en fait de romans orduriers; — je serais curieux de savoir pourquoi.
Il est effrayant de songer quil y a, de par les journaux, beaucoup dhonnêtes industriels qui nont que ces deux recettes pour subsister, eux et la nombreuse famille quils emploient.
Apparemment que je suis le personnage le plus énormément immoral quil se puisse trouver en Europe et ailleurs; car je ne vois rien de plus licencieux dans les romans et les comédies de maintenant que dans les romans et les comédies dautrefois, et je ne comprends guère pourquoi les oreilles de messieurs des journaux sont devenues tout à coup si janséniquement chatouilleuses.
Je ne pense pas que le journaliste le plus innocent ose dire que Pigault-Lebrun, Crébillon fils, Louvet, Voisenon, Marmontel et tous autres faiseurs de romans et de nouvelles ne dépassent en immoralité, puisque immoralité il y a, les productions les plus échevelées et les plus dévergondées de MM. tels et tels, que je ne nomme pas, par égard pour leur pudeur.
Il faudrait la plus insigne mauvaise foi pour nen pas convenir.
Quon ne mobjecte pas que jai allégué ici des noms peu ou mal connus. Si je nai pas touché aux noms éclatants et monumentaux, ce nest pas quils ne puissent appuyer mon assertion de leur grande autorité.
Les Romans et les Contes de Voltaire ne sont assurément pas, à la différence de mérite près, beaucoup plus susceptibles dêtre donnés en prix aux petites tartines des pensionnats que les Contes immoraux de notre ami le lycanthrope, ou même que les Contes moraux du doucereux Marmontel.
Que voit-on dans les comédies du grand Molière? La sainte institution du mariage (style de catéchisme et de journaliste) bafouée et tournée en ridicule à chaque scène.
Le mari est vieux et laid et cacochyme; il met sa perruque de travers; son habit nest plus à la mode; il a une canne à bec-de- corbin, le nez barbouillé de tabac, les jambes courtes, labdomen gros comme un budget. — Il bredouille, et ne dit que des sottises; il en fait autant quil en dit; il ne voit rien, il nentend rien; on embrasse sa femme à sa barbe; il ne sait pas de quoi il est question: cela dure ainsi jusquà ce quil soit bien et dûment constaté cocu à ses yeux et aux yeux de toute la salle on ne peut plus édifiée, et qui applaudit à tout rompre.
Ceux qui applaudissent le plus sont ceux qui sont le plus mariés.
Le mariage sappelle, chez Molière, George Dandin ou Sganarelle.
Ladultère, Damis ou Clitandre; il ny a pas de nom assez doucereux et charmant pour lui.
Ladultère est toujours jeune, beau, bien fait et marqués pour le moins. Il entre en chantonnant à la cantonade la courante la plus nouvelle; il fait un ou deux pas en scène de lair le plus délibéré et le plus triomphant du monde; il se gratte loreille avec longle rose de son petit doigt coquettement écarquillé; il peigne avec son peigne décaille sa belle chevelure blondine, et rajuste ses canons qui sont du grand volume. Son pourpoint et son haut-de-chausses disparaissent sous les aiguillettes et les noeuds de ruban, son rabat est de la bonne faiseuse; ses gants flairent mieux que benjoin et civette; ses plumes ont coûté un louis le brin.
Comme son oeil est en feu et sa joue en fleur! que sa bouche est souriante! que ses dents sont blanches! comme sa main est douce et bien lavée.
Il parle, ce ne sont que madrigaux, galanteries parfumées en beau style précieux et du meilleur air; il a lu les romans et sait la poésie, il est vaillant et prompt à dégainer, il sème lor à pleines mains. — Aussi Angélique, Agnès, Isabelle se peuvent à peine tenir de lui sauter au cou, si bien élevées et si grandes dames quelles soient; aussi le mari est-il régulièrement trompé au cinquième acte, bien heureux quand ce nest pas dès le premier.
Voilà comme le mariage est traité par Molière, lun des plus hauts et des plus graves génies qui jamais aient été. — Croit-on quil y ait rien de plus fort dans les réquisitoires d_Indiana _et de Valentine?
La paternité est encore moins respectée, sil est possible. Voyez
Orgon, voyez Géronte, voyez-les tous.
Comme ils sont volés par leurs fils, battus par leurs valets! Comme on met à nu, sans pitié pour leur âge, et leur avarice, et leur entêtement, et leur imbécillité! — Quelles plaisanteries! quelles mystifications!
Comme on les pousse par les épaules hors de la vie, ces pauvres vieux qui sont longs à mourir, et qui ne veulent point donner leur argent! comme on parle de léternité des parents! quels plaidoyers contre lhérédité, et comme cela est plus convaincant que toutes les déclamations saint-simoniennes!
Un père, cest un ogre, cest un Argus, cest un geôlier, un tyran, quelque chose qui nest bon tout au plus quà retarder un mariage pendant trois jusquà la reconnaissance finale. — Un père est le mari ridicule au grand complet. — Jamais un fils nest ridicule dans Molière; car Molière, comme tous les auteurs de tous les temps possibles, faisait sa cour à la jeune génération aux dépens de lancienne.
Et les Scapins, avec leur cape rayée à la napolitaine, et leur bonnet sur loreille, et leur plume balayant les bandes dair, ne sont-ils pas des gens bien pieux, bien chastes et bien dignes dêtre canonisés? — Les bagnes sont pleins dhonnêtes gens qui nont pas fait le quart de ce quils font. Les roueries de Trialph sont de pauvres roueries en comparaison des leurs. Et les Lisettes et les Martons, quelles gaillardes, tudieu! — Les courtisanes des rues sont loin dêtre aussi délurées, aussi promptes à la riposte grivoise. Comme elles sentendent à remettre un billet! comme elles font bien la garde pendant les rendez-vous! — Ce sont, sur ma parole, de précieuses filles, serviables et de bon conseil.
Cest une charmante société qui sagite et se promène à travers ces comédies et ces imbroglios. — Tuteurs dupés, maris cocus, suivantes libertines, valets aigrefins, demoiselles folles damour, fils débauchés, femmes adultères; cela ne vaut-il pas bien les jeunes beaux mélancoliques et les pauvres faibles femmes opprimées et passionnées des drames et des romans de nos faiseurs en vogue?
Et tout cela, moins le coup de dague final, moins la tasse de poison obligée: les dénouements sont aussi heureux que les dénouements des contes de fées, et tout le monde, jusquau mari, est on ne peut plus satisfait. Dans Molière, la vertu est toujours honnie et rossée; cest elle qui porte les cornes, et tend le dos à Mascarille; à peine si la moralité apparaît une fois à la fin de la pièce sous la personnification un peu bourgeoise de lexempt Loyal.
Tout ce que nous venons de dire ici nest pas pour écorner le piédestal de Molière; nous ne sommes pas assez fou pour aller secouer ce colosse de bronze avec nos petits bras; nous voulions simplement démontrer aux pieux feuilletonistes, queffarouchent les ouvrages nouveaux et romantiques, que les classiques anciens, dont ils recommandent chaque jour la lecture et limitation, les surpassent de beaucoup en gaillardise et en immoralité.
À Molière nous pourrions aisément joindre et Marivaux et La Fontaine, ces deux expressions si opposées de lesprit français, et Régnier, et Rabelais, et Marot, et bien dautres. Mais notre intention nest pas de faire ici, à propos de morale, un cours de littérature à lusage des vierges du feuilleton.
Il me semble que lon ne devrait pas faire tant de tapage à propos de si peu. Nous ne sommes heureusement plus au temps dÈve la blonde, et nous ne pouvons, en bonne conscience, être aussi primitifs et aussi patriarcaux que lon était dans larche. Nous ne sommes pas des petites filles se préparant à leur première communion; et, quand nous jouons au corbillon, nous ne répondons pas _tarte à la crème. _Notre naïveté est assez passablement savante, et il y a longtemps que notre virginité court la ville; ce sont là de ces choses que lon na pas deux fois; et, quoi que nous fassions, nous ne pouvons les rattraper, car il ny a rien au monde qui coure plus vite quune virginité qui sen va et quune illusion qui senvole.
Après tout, il ny a peut-être pas grand mal, et la science de toutes choses est-elle préférable à lignorance de toutes choses. Cest une question que je laisse à débattre à de plus savants que moi. Toujours est-il que le monde a passé lâge où lon peut jouer la modestie et la pudeur, et je le crois trop vieux barbon pour faire lenfantin et le virginal sans se rendre ridicule.
Depuis son hymen avec la civilisation, la société a perdu le droit dêtre ingénue et pudibonde. Il est de certaines rougeurs qui sont encore de mise au coucher de la mariée, et qui ne peuvent plus servir le lendemain; car la jeune femme ne se souvient peut-être plus de la jeune fille, ou, si elle sen souvient, cest une chose très indécente, et qui compromet gravement la réputation du mari.
Quand je lis par hasard un de ces beaux sermons qui ont remplacé dans les feuilles publiques la critique littéraire, il me prend quelquefois de grands remords et de grandes appréhensions, à moi qui ai sur la conscience quelques menues gaudrioles un peu trop fortement épicées, comme un jeune homme qui a du feu et de lentrain peut en avoir à se reprocher.
À côté de ces Bossuets du Café de Paris, de ces Bourdaloues du balcon de lOpéra, de ces Catons à tant la ligne qui gourmandent le siècle dune si belle façon, je me trouve en effet le plus épouvantable scélérat qui ait jamais souillé la face de la terre; et pourtant, Dieu le sait, la nomenclature de mes péchés, tant capitaux que véniels, avec les blancs et interlignes de rigueur, pourrait à peine, entre les mains du plus habile libraire, former un ou deux volumes in-8 par jour, ce qui est peu de chose pour quelquun qui na pas la prétention daller en paradis dans lautre monde, et de gagner le prix Montyon ou dêtre rosière en celui-ci.
Puis quand je pense que jai rencontré sous la table, et même ailleurs, un assez grand nombre de ces dragons de vertu, je reviens à une meilleure opinion de moi-même, et jestime quavec tous les défauts que je puisse avoir ils en ont un autre qui est bien, à mes yeux, le plus grand et le pire de tous: — cest lhypocrisie que je veux dire.
En cherchant bien, on trouverait peut-être un autre petit vice à ajouter; mais celui-ci est tellement hideux quen vérité je nose presque pas le nommer. Approchez-vous, et je men vais vous couler son nom dans loreille: — cest lenvie.
Lenvie, et pas autre chose.
Cest elle qui sen va rampant et serpentant à travers toutes ces paternes homélies: quelque soin quelle prenne de se cacher, on voit briller de temps en temps, au-dessus des métaphores et des figures de rhétorique, sa petite tête plate de vipère; on la surprend à lécher de sa langue fourchue ses lèvres toutes bleues de venin, on lentend siffloter tout doucettement à lombre dune épithète insidieuse.
Je sais bien que cest une insupportable fatuité de prétendre quon vous envie, et que cela est presque aussi nauséabond quun merveilleux qui se vante dune bonne fortune. — Je nai pas la forfanterie de me croire des ennemis et des envieux; cest un bonheur qui nest pas donné à tout le monde, et je ne laurai probablement pas de longtemps: aussi je parlerai librement et sans arrière-pensée, comme quelquun de très désintéressé dans cette question.
Une chose certaine et facile à démontrer à ceux qui pourraient en douter, cest lantipathie naturelle du critique contre le poète, — de celui qui ne fait rien contre celui qui fait, — du frelon contre labeille — du cheval hongre contre létalon.
Vous ne vous faites critique quaprès quil est bien constaté à vos propres yeux que vous ne pouvez être poète. Avant de vous réduire au triste rôle de garder les manteaux et de noter les coups comme un garçon de billard ou un valet de jeu de paume, vous avez longtemps courtisé la Muse, vous avez essayé de la dévirginer; mais vous navez pas assez de vigueur pour cela; lhaleine vous a manqué, et vous êtes retombé pâle et efflanqué au pied de la sainte montagne.
Je conçois cette haine. Il est douloureux de voir un autre sasseoir au banquet où lon nest pas invité, et coucher avec la femme qui na pas voulu de vous. Je plains de tout mon coeur le pauvre eunuque obligé dassister aux ébats du Grand Seigneur.
Il est admis dans les profondeurs les plus secrètes de lOda; il mène les sultanes au bain; il voit luire sous leau dargent des grands réservoirs ces beaux corps tout ruisselants de perles et plus polis que des agates; les beautés les plus cachées lui apparaissent sans voiles. On ne se gêne pas devant lui. — Cest un eunuque. — Le sultan caresse sa favorite en sa présence, et la baise sur sa bouche de grenade. — En vérité, cest une bien fausse situation que la sienne, et il doit être bien embarrassé de sa contenance.
Il en est de même pour le critique qui voit le poète se promener dans le jardin de poésie avec ses neuf belles odalisques, et sébattre paresseusement à lombre de grands lauriers verts. Il est bien difficile quil ne ramasse pas les pierres du grand chemin pour les lui jeter et le blesser derrière son mur, sil est assez adroit pour cela.
Le critique qui na rien produit est un lâche; cest comme un abbé qui courtise la femme dun laïque: celui-ci ne peut lui rendre la pareille ni se battre avec lui.
Je crois que ce serait une histoire au moins aussi curieuse que celle de Teglath-Phalasar ou de Gemmagog qui inventa les souliers à poulaine, que lhistoire des différentes manières de déprécier un ouvrage quelconque depuis un mois jusquà nos jours.
Il y a assez de matières pour quinze ou seize volumes in-folio; mais nous aurons pitié du lecteurs, et nous nous bornerons à quelques lignes, — bienfait pour lequel nous demandons une reconnaissance plus quéternelle. — À une époque très reculée, qui se perd dans la nuit des âges, il y a bien tantôt trois semaines de cela, le roman moyen âge florissait principalement à Paris et dans la banlieue. La cotte armoriée était en grand honneur; on ne méprisait pas les coiffures à la hennin, on estimait fort le pantalon mi-parti; la dague était hors de prix; le soulier à poulaine était adoré comme un fétiche. — Ce nétaient quogives, tourelles, colonnettes, verrières coloriées, cathédrales et châteaux forts; — ce nétaient que demoiselles et damoiseaux, pages et valets, truands et soudards, galants chevaliers et châtelains féroces; — toutes choses certainement plus innocentes que les jeux innocents, et qui ne faisaient de mal à personne.
Le critique navait pas attendu au second roman pour commencer son oeuvre de dépréciation; dès le premier qui avait paru, il sétait enveloppé de son cilice de poil de chameau, et sétait répandu un boisseau de cendre sur la tête: puis, prenant sa grande voix dolente, il sétait mis à crier:
— Encore du moyen âge, toujours du moyen âge! qui me délivrera du moyen âge, de ce moyen âge qui nest pas le moyen âge? — Moyen âge de carton et de terre cuite qui na du moyen âge que le nom. - - Oh! les barons de fer, dans leur armure de fer, avec leur coeur de fer, dans leur poitrine de fer! — Oh! les cathédrales avec leurs rosaces toujours épanouies et leurs verrières en fleurs, avec leurs dentelles de granit, avec leurs trèfles découpés à jour, leurs pignons tailladés en scie, avec leur chasuble de pierre brodée comme un voile de mariée, avec leurs cierges, avec leurs chants, avec leurs prêtres étincelants, avec leur peuple à genoux, avec leur orgue qui bourdonne et leurs anges planant et battant de laile sous les voûtes! — comme ils mont gâté mon moyen âge, mon moyen âge si fin et si coloré! comme ils lont fait disparaître sous une couche de grossier badigeon! quelles criardes enluminures! — Ah! barbouilleurs ignorants, qui croyez avoir fait de la couleur pour avoir plaqué rouge sur bleu, blanc sur noir et vert sur jaune, vous navez vu du moyen âge que lécorce, vous navez pas deviné lâme du moyen âge, le sang ne circule pas dans la peau dont vous revêtez vos fantômes, il ny a pas de coeur dans vos corselets dacier, il ny a pas de jambes dans vos pantalons de tricot, pas de ventre ni de gorge derrière vos jupes armoriées: ce sont des habits qui ont la forme dhommes, et voilà tout. — Donc, à bas le moyen âge tel que nous lont fait les faiseurs (le grand mot est lâché! les faiseurs)! Le moyen âge ne répond à rien maintenant, nous voulons autre chose.
Et le public, voyant que les feuilletonistes aboyaient au moyen âge, se prit dune belle passion pour ce pauvre moyen âge, quils prétendaient avoir tué du coup. Le moyen âge envahit tout, aidé par lempêchement des journaux: — drames, mélodrames, romances, nouvelles, poésies, il y eut jusquà des vaudevilles moyen âge, et Momus répéta des flonflons féodaux.
À côté du roman moyen âge verdissait le roman charogne, genre de roman très agréable, et dont les petites-maîtresses nerveuses et les cuisinières blasées faisaient une très grande consommation.
Les feuilletonistes sont bien vite arrivés à lodeur comme des corbeaux à la curée, et ils ont dépecé du bec de leurs plumes et méchamment mis à mort ce pauvre genre de roman qui ne demandait quà prospérer et à se putréfier paisiblement sur les rayons graisseux des cabinets de lecture. Que nont-ils pas dit? que nont-ils pas écrit? — Littérature de morgue ou de bagne, cauchemar de bourreau, hallucination de boucher ivre et dargousin qui a la fièvre chaude! Ils donnaient bénignement à entendre que les auteurs étaient des assassins et des vampires, quils avaient contracté la vicieuse habitude de tuer leur père et leur mère, quils buvaient du sang dans des crânes, quils se servaient de tibias pour fourchette et coupaient leur pain avec une guillotine.
Et pourtant ils savaient mieux que personne, pour avoir souvent déjeuné avec eux, que les auteurs de ces charmantes tueries étaient de braves fils de famille, très débonnaires et de bonne société, gantés de blanc, fashionablement myopes, — se nourrissant plus volontiers de beefsteaks que de côtelettes dhomme, et buvant plus habituellement du vin de Bordeaux que du sang de jeune fille ou denfant nouveau-né. — Pour avoir vu et touché leurs manuscrits, ils savaient parfaitement quils étaient écrits avec de lencre de la grande vertu, sur du papier anglais, et non avec sang de guillotine sur peau de chrétien écorché vif.
Mais, quoi quils dissent ou quils fissent, le siècle était à la charogne, et le charnier lui plaisait mieux que le boudoir; le lecteur ne se prenait quà un hameçon amorcé dun petit cadavre déjà bleuissant. — Chose très concevable; mettez une rose au bout de votre ligne, les araignées auront le temps de faire leur toile dans le pli de votre coude, vous ne prendrez pas le moindre petit fretin; accrochez-y un ver ou un morceau de Deux fromage, carpes, barbillons, perches, anguilles sauteront à trois pieds hors de leau pour le happer. — Les hommes ne sont pas aussi différents des poissons quon a lair de le croire généralement.
On aurait dit que les journalistes étaient devenus quakers, brahmes, ou pythagoriciens, ou taureaux, tant il leur avait pris une subite horreur du rouge et du sang. — Jamais on ne les avait vus si fondants, si émollients; — cétait de la crème et du petit lait. — Ils nadmettaient que deux couleurs, le bleu de ciel ou le vert pomme. Le rose nétait que souffert, et, si le public les eût laissés faire, ils leussent mené paître des épinards sur les rives du Lignon, côte à côte avec les moutons dAmaryllis. Ils avaient changé leur frac noir contre la veste tourterelle de Céladon ou de Silvandre, et entouré leurs plumes doie de roses pompons et de faveurs en manière de houlette pastorale. Ils laissaient flotter leurs cheveux à lenfant, et sétaient fait des virginités daprès la recette de Marion Delorme, à quoi ils avaient aussi bien réussi quelle.
Ils appliquaient à la littérature larticle du Décalogue:
Homicide point ne seras.
On ne pouvait plus se permettre le plus petit meurtre dramatique, et le cinquième acte était devenu impossible.
Ils trouvaient le poignard exorbitant, le poison monstrueux, la hache inqualifiable. Ils auraient voulu que les héros dramatiques vécussent jusquà lâge de Melchisédech; et cependant il est reconnu, depuis un temps immémorial, que le but de toute tragédie est de faire assommer à la dernière scène un pauvre diable de grand homme qui nen peut mais, comme le but de toute comédie est de conjoindre matrimonialement deux imbéciles de jeunes premiers denviron soixante ans chacun.
Cest vers ce temps que jai jeté au feu (après en avoir tiré un double, ainsi que cela se fait toujours) deux superbes et magnifiques drames moyen âge, lun en vers et lautre en prose, dont les héros étaient écartelés et bouillis en plein théâtre, ce qui eût été très jovial et assez inédit.
Pour me conformer à leurs idées, jai composé depuis une tragédie antique en cinq actes, nommée _Héliogabale, _dont le héros se jette dans les latrines, situation extrêmement neuve et qui a lavantage damener une décoration non encore vue au théâtre. — Jai fait aussi un drame moderne extrêmement supérieur à Antony, Arthur ou lHomme fatal , où lidée providentielle arrive sous la forme dun pâté de foie gras de Strasbourg, que le héros mange jusquà la dernière miette après avoir consommé plusieurs viols, ce qui, joint à ses remords, lui donne une abominable indigestion dont il meurt. — Fin morale sil en fut, qui prouve que Dieu est juste et que le vice est toujours puni et la vertu récompensée.
_Quant au genre monstre, vous savez comme ils lont traité, comme ils ont arrangé Han dIslande, ce mangeur dhommes, __Habibrah lobi, Quasimodo le sonneur, et Triboulet, qui nest que bossu, — toute cette famille si étrangement fourmillante, — toutes ces crapauderies gigantesques que mon cher voisin fait grouiller et sauteler à travers les forêts vierges et les cathédrales de ses romans. Ni les grands traits à la Michel-Ange, ni les curiosités dignes de Callot, ni les effets dOmbre et de Pair à la façon de Goya, rien na pu trouver grâce devant eux; ils lont renvoyé à ses odes, quand il a fait des romans; à ses romans, quand il a fait des drames: tactique ordinaire des journalistes qui aiment toujours mieux ce quon a fait que ce quon fait. Heureux homme, toutefois, que celui qui est reconnu supérieur même par les feuilletonistes dans tous ses ouvrages, excepté, bien entendu, celui dont ils rendent compte, et qui naurait quà écrire un traité de théologie ou un manuel de cuisine pour faire trouver son théâtre admirable!_
_Pour le roman de coeur, le roman ardent et passionné, qui a pour père Werther lAllemand, et pour mère Manon Lescaut la Française, nous avons touché, au commencement de cette préface, quelques mots de la teigne morale qui sy est désespérément attachée sous prétexte de religion et de bonnes moeurs. Les poux critiques sont comme les poux de corps qui abandonnent les cadavres pour aller aux vivants. Du cadavre du roman moyen âge les critiques sont passés au corps de celui-ci, qui a la peau dure et vivace et leur __pourrait bien ébrécher les dents._
Nous pensons, malgré tout le respect que nous avons pour les modernes apôtres, que les auteurs de ces romans appelés immoraux, sans être aussi mariés que les journalistes vertueux, ont assez généralement une mère, et que plusieurs dentre eux ont des soeurs et sont pourvus dune abondante famille féminine; mais leurs mères et leurs soeurs ne lisent pas de romans, même de romans immoraux; elles cousent, brodent et soccupent des choses de la maison. — Leurs bas, comme dirait M. Planard, sont dune entière blancheur: vous les pouvez regarder aux jambes, — elles ne sont pas bleues, et le bonhomme Chrysale, lui qui haïssait tant les femmes savantes, les proposerait pour exemple à la docte Philaminte.
Quant aux épouses de ces messieurs, puisquils en ont tant, si virginaux que soient leurs maris, il me semble, à moi, quil est de certaines choses quelles doivent savoir. — Au fait, il se peut bien quils ne leur aient rien montré. Alors je comprends quils tiennent à les maintenir dans cette précieuse et benoîte ignorance. Dieu est grand et Mahomet est son prophète! — Les femmes sont curieuses; fassent le ciel et la morale quelles contentent leur curiosité dune manière plus légitime quÈve, leur grand-mère, et naillent pas faire des questions au serpent!
_Pour leurs filles, si elles ont été en pension, je ne vois __pas ce que les livres pourraient leur apprendre._
Il est aussi absurde de dire quun homme est un ivrogne parce quil décrit une orgie, un débauché parce quil raconte une débauche que de prétendre quun homme est vertueux parce quil a fait un livre de morale; tous les jours on voit le contraire. — Cest le personnage qui parle et non lauteur; son héros est athée, cela ne veut pas dire quil soit athée; il fait agir et parler les brigands en brigands, il nest pas pour cela un brigand. À ce compte, il faudrait guillotiner Shakespeare, Corneille et tous les tragiques; ils ont plus commis de meurtres que Mandrin et Cartouche; on ne la pas fait cependant, et je ne crois même pas quon le fasse de longtemps, si vertueuse et si morale que puisse devenir la critique. Cest une des manies de ces petits grimauds à cervelle étroite que de substituer toujours lauteur à louvrage et de recourir à la personnalité pour donner quelque pauvre intérêt de scandale à leurs misérables rapsodies, quils savent bien que personne ne lirait si elles ne contenaient que leur opinion individuelle.
_Nous ne concevons guère à quoi tendent toutes ces criailleries, à quoi bon toutes ces colères et tous ces abois, — et qui pousse messieurs les Geoffroy au petit pied à se faire les don Quichotte de la morale, et, vrais sergents de ville littéraires, à empoigner et à bâtonner, au nom de la vertu, toute idée qui se promène dans un livre __la cornette posée de travers ou la jupe troussée un peu trop haut. — Cest fort singulier._
Lépoque, quoi quils en disent, est immorale (si ce mot-là signifie quelque chose, ce dont nous doutons fort), et nous nen voulons pas dautre preuve que la quantité de livres immoraux quelle produit et le succès quils ont. — Les livres suivent les moeurs et les moeurs ne suivent pas les livres. — La Régence a fait Crébillon, ce nest pas Crébillon qui a fait la Régence. Les petites bergères de Boucher étaient fardées et débraillées, parce que les petites marquises étaient fardées et débraillées. — Les tableaux se font daprès les modèles et non les modèles daprès les tableaux. Je ne sais qui a dit je ne sais où que la littérature et les arts influaient sur les moeurs. Qui que ce soit, cest indubitablement un grand sot. — Cest comme si lon disait: Les petits pois font pousser le printemps; les petits pois poussent au contraire parce que cest le printemps, et les cerises parce que cest lété. Les arbres portent les fruits, et ce ne sont pas les fruits qui portent les arbres assurément, loi éternelle et invariable dans sa variété; les siècles se succèdent, et chacun porte son fruit qui nest pas celui du siècle précédent; les livres sont les fruits des moeurs.
_À côté des journalistes moraux, sous cette pluie dhomélies comme sous une pluie dété dans quelque parc, il a surgi, entre les planches du tréteau saint-simonien, une théorie __de petits champignons dune nouvelle espèce assez curieuse, dont nous allons faire lhistoire naturelle._
Ce sont les critiques utilitaires. Pauvres gens qui avaient le nez court à ne le pouvoir chausser de lunettes, et cependant ny voyaient pas aussi loin que leur nez.
Quand un auteur jetait sur leur bureau un volume quelconque, roman ou poésie, — ces messieurs se renversaient nonchalamment sur leur fauteuil, le mettaient en équilibre sur ses pieds de derrière, et, se balançant dun air capable, ils se rengorgeaient et disaient:
—_ À quoi sert ce livre? Comment peut-on lappliquer à la moralisation et au bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre? Quoi! pas un mot des besoins de la société, rien de civilisant et de progressif! Comment, au lieu de faire la grande synthèse de lhumanité, et de suivre, à travers les événements de lhistoire, les phases de lidée régénératrice et providentielle, peut-on faire des poésies et des romans qui ne mènent à rien, et qui ne font pas avancer la génération dans le chemin de lavenir? Comment peut-on soccuper de la forme, du style, de la rime en présence de si graves intérêts? — Que nous font, à nous, et le style et la rime, et la forme? cest bien de cela quil sagit (pauvres renards, ils sont trop verts)! — La société soufre, elle est en proie à un grand déchirement intérieur (traduisez: personne ne veut sabonner aux journaux utiles). Cest au poète à chercher la cause de ce __malaise et à le guérir. Le moyen, il le trouvera en sympathisant de coeur et dâme avec lhumanité (des poètes philanthropes! ce serait quelque chose de rare et de charmant). Ce poète, nous lattendons, nous lappelons de tous nos voeux. Quand il paraîtra, à lui les acclamations de la foule, à lui les palmes, à lui les couronnes, à lui le Prytanée…_
À la bonne heure; mais, comme nous souhaitons que notre lecteur se tienne éveillé jusquà la fin de cette bienheureuse Préface, nous ne continuerons pas cette imitation très fidèle du style utilitaire, qui, de sa nature, est passablement soporifique, et pourrait remplacer, avec avantage, le laudanum et les discours dacadémie.
_Préface __Non, imbéciles, non, crétins et goitreux …_
Non, imbéciles, non, crétins et goitreux que vous êtes, un livre ne fait pas de la soupe à la gélatine; — un roman nest pas une paire de bottes sans couture; un sonnet, une seringue à jet continu; un drame nest pas un chemin de fer, toutes choses essentiellement civilisantes, et faisant marcher lhumanité dans la voie du progrès.
De par les boyaux de tous les papes passés, présents et futurs, non et deux cent mille fois non.
On ne se fait pas un bonnet de coton dune métonymie, on ne chausse pas une comparaison en guise de pantoufle; on ne se peut servir dune antithèse pour parapluie; malheureusement, on ne saurait se plaquer sur le ventre quelques rimes bariolées en manière de gilet. Jai la conviction intime quune ode est un vêtement trop léger pour lhiver, et quon ne serait pas mieux habillé avec la strophe, lantistrophe et lépode que cette femme du cynique qui se contentait de sa seule vertu pour chemise, et allait nue comme la main, à ce que raconte lhistoire.
Cependant le célèbre M. de La Calprenède eut une fois un habit, et, comme on lui demandait quelle étoffe cétait, il répondit: Du Silvandre. — Silvandre était une pièce quil venait de faire représenter avec succès.
De pareils raisonnements font hausser les épaules par-dessus la tête, et plus haut que le duc de Glocester.
Des gens qui ont la prétention dêtre des économistes, et qui veulent rebâtir la société de fond en comble, avancent sérieusement de semblables billevesées.
Un roman a deux utilités: — lune matérielle, lautre spirituelle, si lon peut se servir dune pareille expression à lendroit dun roman. — Lutilité matérielle, ce sont dabord les quelques mille francs qui entrent dans la poche de lauteur, et le lestent de façon que le diable ou le vent ne lemportent; pour le libraire, cest un beau cheval de race qui piaffe et saute avec son cabriolet débène et dacier, comme dit Figaro; pour le marchand de papier, une usine de plus sur un ruisseau quelconque, et souvent le moyen de gâter un beau site; pour les imprimeurs, quelques tonnes de bois de campêche pour se mettre hebdomadairement le gosier en couleur; pour le cabinet de lecture, des tas de gros sous très prolétairement vert-de-grisés, et une quantité de graisse, qui, si elle était convenablement recueillie et utilisée, rendrait superflue la pêche de la baleine. — Lutilité spirituelle est que, pendant quon lit des romans, on dort, et on ne lit pas de journaux utiles, vertueux et progressifs, ou telles autres drogues indigestes et abrutissantes.
Quon dise après cela que les romans ne contribuent pas à la civilisation. — Je ne parlerai pas des débitants de tabac, des épiciers et des marchands de pommes de terre frites, qui ont un intérêt très grand dans cette branche de littérature, le papier quelle emploie étant, en général, de qualité supérieure à celui des journaux.
En vérité, il y a de quoi rire dun pied en carré, en entendant disserter messieurs les utilitaires républicains ou saint- simoniens. — Je voudrais bien savoir dabord ce que veut dire précisément ce grand flandrin de substantif dont ils truffent quotidiennement le vide de leurs colonnes, et qui leur sert de schibroleth et de terme sacramentel. — Utilité: quel est ce mot, et à quoi sapplique-t-il?
Il y a deux sortes dutilité, et le sens de ce vocable nest jamais que relatif. Ce qui est utile pour lun ne lest pas pour lautre. Vous êtes savetier, je suis poète. — Il est utile pour moi que mon premier vers rime avec mon second. — Un dictionnaire de rimes mest dune grande utilité; vous nen avez que faire pour carreler une vieille paire de bottes, et il est juste de dire quun tranchet ne me servirait pas à grand-chose pour faire une ode. — Après cela, vous objecterez quun savetier est bien au- dessus dun poète, et que lon se passe mieux de lun que de lautre. Sans prétendre rabaisser lillustre profession de savetier, que jhonore à légal de la profession de monarque constitutionnel, javouerai humblement que jaimerais mieux avoir mon soulier décousu que mon vers mal rimé, et que je me passerais plus volontiers de bottes que de poèmes. Ne sortant presque jamais et marchant plus habilement par la tête que par les pieds, juse moins de chaussures quun républicain vertueux qui ne fait que courir dun ministère à lautre pour se faire jeter quelque place.
Je sais quil y en a qui préfèrent les moulins aux églises, et le pain du corps à celui de lâme. À ceux-là, je nai rien à leur dire. Ils méritent dêtre économistes dans ce monde, et aussi dans lautre.
Y a-t-il quelque chose dabsolument utile sur cette terre et dans cette vie où nous sommes? Dabord, il est très peu utile que nous soyons sur terre et que nous vivions. Je défie le plus savant de la bande de dire à quoi nous servons, si ce nest à ne pas nous abonner au _Constitutionnel _ni à aucune espèce de journal quelconque.
Ensuite, lutilité de notre existence admise _a priori, _quelles sont les choses réellement utiles pour la soutenir? De la soupe et un morceau de viande deux fois par jour, cest tout ce quil faut pour se remplir le ventre, dans la stricte acception du mot. Lhomme, à qui un cercueil de deux pieds de large sur six de long suffit et au-delà après sa mort, na pas besoin dans sa vie de beaucoup plus de place. Un cube creux de sept à huit pieds dans tous les sens, avec un trou pour respirer, une seule alvéole de la ruche, il nen faut pas plus pour le loger et empêcher quil ne lui pleuve sur le dos. Une couverture, roulée convenablement autour du corps, le détendra aussi bien et mieux contre le froid que le frac de Staub le plus élégant et le mieux coupé.
Avec cela, il pourra subsister à la lettre. On dit bien quon peut vivre avec 25 sous par jour; mais sempêcher de mourir, ce nest pas vivre; et je ne vois pas en quoi une ville organisée utilitairement serait plus agréable à habiter que le Père-la- Chaise.
Rien de ce qui est beau nest indispensable à la vie. — On supprimerait les fleurs, le monde nen souffrirait pas matériellement; qui voudrait cependant quil ny eût plus de fleurs? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre quaux roses, et je crois quil ny a quun utilitaire au monde capable darracher une plate-bande de tulipes pour y planter des choux.
À quoi sert la beauté des femmes? Pourvu quune femme soit médicalement bien conformée, en état de faire des enfants, elle sera toujours assez bonne pour des économistes.
À quoi bon la musique? à quoi bon la peinture? Qui aurait la folie de préférer Mozart à M. Carrel, et Michel-Ange à linventeur de la moutarde blanche?
Il ny a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien; tout ce qui est utile est laid, car cest lexpression de quelque besoin, et ceux de lhomme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. — Lendroit le plus utile dune maison, ce sont les latrines.
Moi, nen déplaise à ces messieurs, je suis de ceux pour qui le superflu est le nécessaire, — et jaime mieux les choses et les gens en raison inverse des services quils me rendent. Je préfère à certain vase qui me sert un vase chinois, semé de dragons et de mandarins, qui ne me sert pas du tout, et celui de mes talents que jestime le plus est de ne pas deviner les logogriphes et les charades. Je renoncerais très joyeusement à mes droits de Français et de citoyen pour voir un tableau authentique de Raphaël, ou une belle femme nue: — la princesse Borghèse, par exemple, quand elle a posé pour Canova, ou la Julia Grisi quand elle entre au bain. Je consentirais très volontiers, pour ma part, au retour de cet anthropophage de Charles X, sil me rapportait, de son château de Bohême, un panier de Tokay ou de Johannisberg, et je trouverais les lois électorales assez larges, si quelques rues létaient plus, et dautres choses moins. Quoique je ne sois pas un dilettante, jaime mieux le bruit des crincrins et des tambours de basque que celui de la sonnette de M. le président. Je vendrais ma culotte pour avoir une bague, et mon pain pour avoir des confitures. — Loccupation la plus séante à un homme policé me paraît de ne rien faire, ou de fumer analytiquement sa pipe ou son cigare. Jestime aussi beaucoup ceux qui jouent aux quilles, et aussi ceux qui font bien les vers. Vous voyez que les principes utilitaires sont bien loin dêtre les miens, et que je ne serai jamais rédacteur dans un journal vertueux, à moins que je ne me convertisse, ce qui serait assez drolatique.
Au lieu de faire un prix Montyon pour la récompense de la vertu, jaimerais mieux donner, comme Sardanapale, ce grand philosophe que lon a si mal compris, une forte prime à celui qui inventerait un nouveau plaisir; car la jouissance me paraît le but de la vie, et la seule chose utile au monde. Dieu la voulu ainsi, lui qui a fait les femmes, les parfums!a lumière, les belles fleurs, les bons vins, les chevaux fringants, les levrettes et les chats angoras; lui qui na pas dit à ses anges: Ayez de la vertu, mais: Ayez de lamour, et qui nous a donné une bouche plus sensible que le reste de la peau pour embrasser les femmes, des yeux levés en haut pour voir la lumière, un odorat subtil pour respirer lâme des fleurs, des cuisses nerveuses pour serrer les flancs des étalons, et voler aussi vite que la pensée sans chemin de fer ni chaudière à vapeur, des mains délicates pour les passer sur la tête longue des levrettes, sur le dos velouté des chats, et sur lépaule polie des créatures peu vertueuses, et qui, enfin, na accordé quà nous seuls ce triple et glorieux privilège de boire sans avoir soif, de battre le briquet, et de faire lamour en toutes saisons, ce qui nous distingue de la brute beaucoup plus que lusage de lire des journaux et de fabriquer des chartes.
Mon Dieu! que cest une sotte chose que cette prétendue perfectibilité du genre humain dont on nous rebat les oreilles! On dirait en vérité que lhomme est une machine susceptible daméliorations, et quun rouage mieux engrené, un contrepoids plus convenablement placé peuvent faire fonctionner dune manière plus commode et plus facile. Quand on sera parvenu à donner un estomac double à lhomme, de façon à ce quil puisse ruminer comme un boeuf, des yeux de lautre côté de la tête, afin quil puisse voir, comme Janus, ceux qui lui tirent la langue par-derrière, et contempler son _indignité _dans une position moins gênante que celle de la Vénus Callipyge dAthènes, à lui planter des ailes sur les omoplates afin quil ne soit pas obligé de payer six sous pour aller en omnibus; quand on lui aura créé un nouvel organe, à la bonne heure: le mot _perfectibilité _commencera à signifier quelque chose. Depuis tous ces beaux perfectionnements, qua-t-on fait quon ne fît aussi bien et mieux avant le déluge?
Est-on parvenu à boire plus quon ne buvait au temps de lignorance et de la barbarie (vieux style)? Alexandre, léquivoque ami du bel Ephestion, ne buvait pas trop mal quoiquil ny eût pas de son temps de _Journal des Connaissances utiles, _et je ne sais pas quel utilitaire serait capable de tarir, sans devenir oïnopique et plus enflé que Lepeintre jeune ou quun hippopotame, la grande coupe quil appelait la tasse dHercule. Le maréchal de Bassompierre, qui vida sa grande batte à entonnoir à la santé des treize cantons, me paraît singulièrement estimable dans son genre et très difficile à perfectionner.
Quel économiste nous élargira lestomac de manière à contenir autant de beefsteaks que feu Milon le Crotoniate qui mangeait un boeuf? La carte du Café Anglais, de Véfour, ou de telle autre célébrité culinaire que vous voudrez, me paraît bien maigre et bien oecuménique, comparée à la carte du dîner de Trimalcion. — À quelle table sert-on maintenant une truie et ses douze marcassins dans un seul plat? Qui a mangé des murènes et des lamproies engraissées avec de lhomme? Croyez-vous en vérité que Brillat- Savarin ait perfectionné Apicius? — Est-ce chez Chevet que le gros tripier de Vitellius trouverait à remplir son fameux bouclier de Minerve de cervelles de faisans et de paons, de langues de phénicoptères et de foies de scarrus? — Vos huîtres du Rocher de Cancale sent vraiment quelque chose de bien recherché à côté des huîtres de Lucrin, à qui lon avait fait une mer tout exprès. — Les petites maisons dans les faubourgs des marquis de la Régence sont de misérables vide-bouteilles, si on les compare aux villas des patriciens romains, à Baïes, à Caprée et à Tibur. Les magnificences cyclopéennes de ces grands voluptueux lui bâtissaient des monuments éternels pour des plaisirs dun jour ne devraient-elles pas nous faire tomber à plat ventre devant le génie antique, et rayer à tout jamais de nos dictionnaires le mot perfectibilité?
A-t-on inventé un seul péché capital de plus? Il ny en a malheureusement que sept comme devant, le nombre de chutes du juste pour un jour, ce qui est bien médiocre. — Je ne pense même pas quaprès un siège de progrès, au train dont nous y allons, aucun amoureux soit capable de renouveler le treizième travail dHercule. — Peut-on être agréable une seule fois de plus à sa divinité quau temps de Salomon? Beaucoup de savants très illustres et de dames très respectables soutiennent lopinion tout à fait contraire, et prétendent que lamabilité va décroissant. Eh bien! alors, que nous parlez-vous de progrès? — Je sais bien que vous me direz que lon a une chambre haute et une chambre basse, quon espère que bientôt tout le monde sera électeur, et le nombre des représentants doublé ou triplé. Est-ce que vous trouvez quil ne se commet pas assez de fautes de français comme cela à la tribune nationale, et quils ne sont pas assez pour la méchante besogne quils ont à brasser? Je ne comprends guère lutilité quil y a de parquer deux ou trois cents provinciaux dans une baraque de bois, avec un plafond peint par M. Fragonard, pour leur faire tripoter et gâcher je ne sais combien de petites lois absurdes ou atroces. — Quimporte que ce soit un sabre, un goupillon ou un parapluie qui vous gouverne! — Cest toujours un bâton, et je métonne que des hommes de progrès en soient à disputer sur le choix du gourdin qui leur doit chatouiller lépaule, tandis quil serait beaucoup plus progressif et moins dispendieux de le casser et den jeter les morceaux à tous les diables.
Le seul de vous qui ait le sens commun, cest un fou, un grand génie, un imbécile, un divin poète bien au-dessus de Lamartine, de Hugo et de Byron; cest Charles Fourier le phalanstérien qui est à lui seul tout cela: lui seul a eu de la logique, et a laudace de pousser ses conséquences jusquau bout. — Il affirme, sans hésiter, que les hommes ne tarderaient pas à avoir une queue de quinze pieds de long avec un oeil au bout; ce qui, assurément, est un progrès, et permet de faire mille belles choses quon ne pouvait faire auparavant, telles que dassommer les éléphants sans coup férir, de se balancer aux arbres sans escarpolettes, aussi commodément que le macaque le mieux conditionné, de se passer de parapluie ou dombrelle, en déployant la queue par-dessus sa tête en guise de panache, comme font les écureuils qui se privent de riflards très agréablement, et autres prérogatives quil serait trop long dénumérer. Plusieurs phalanstériens prétendent même quils en ont déjà une petite qui ne demande quà devenir plus grande, pour peu que Dieu leur prête vie.
Charles Fourier a inventé autant despèces danimaux que Georges Cuvier, le grand naturaliste. Il a inventé des chevaux qui seront trois fois gros comme des éléphants, des chiens grands comme des tigres, des poissons capables de rassasier plus de monde que les trois poissons de Jésus-Christ que les incrédules voltairiens pensent être des poissons davril, et moi une magnifique parabole. Il a bâti des villes auprès de qui Rome, Babylone et Tyr ne sont que des taupinières; il a entassé des Babels lune sur lautre, et fait monter dans les rifles des spirales plus infinies que celles de toutes les gravures de John Martinn; il a imaginé je ne sais combien dordres darchitecture et de nouveaux assaisonnements; il a fait un projet de théâtre qui paraîtrait grandiose même à des Romains de lempire, et dressé un menu de dîner que Lucius ou Nomentanus eussent peut-être trouvé suffisant pour un dîner damis; il promet de créer des plaisirs nouveaux, et de développer les organes et les sens; il doit rendre les femmes plus belles et plus voluptueuses, les hommes plus robustes et plus vigoureux; il vous garantit des enfants, et se propose de réduire le nombre des habitants du monde de façon que chacun y soit à son aise; ce qui est plus raisonnable que de pousser les prolétaires à en faire dautres, sauf à les canonner ensuite dans les rues quand ils pullulent trop, et à leur envoyer des boulets au lieu de pain.
Le progrès est possible de cette façon seulement. — Tout le reste est une dérision amère, une pantalonnade sans esprit, qui nest pas même bonne à duper des gobe-mouches idiots.
Le phalanstère est vraiment un progrès sur labbaye de Thélème, et relègue définitivement le paradis terrestre au nombre des choses tout à fait surannées et perruques. Les Mille et une Nuits et les Contes de madame dAulnay peuvent seuls lutter avantageusement avec le phalanstère. Quelle fécondité! quelle invention! Il y a là de quoi défrayer de merveilleux trois mille charretées de poèmes romantiques ou classiques; et nos versificateurs, académiciens ou non, sont de bien piètres trouveurs, si on les compare à M. Charles Fourier, linventeur des attractions passionnées. — Cette idée de se servir de mouvements que lon a jusquici cherché à réprimer est très assurément une haute et puissante idée.
Ah! vous dites que nous sommes en progrès! — Si, demain, un volcan ouvrait sa gueule à Montmartre, et faisait à Paris un linceul de cendre et un tombeau de lave, comme fit autrefois le Vésuve à Stabia, à Pompéi et à Herculanum, et que, dans quelque mille ans, les antiquaires de ce temps-là fissent des fouilles et exhumassent le cadavre de la ville morte, dites quel monument serait resté debout pour témoigner de la splendeur de la grande enterrée, Notre-Dame la gothique? — On aurait vraiment une belle idée de nos arts en déblayant les Tuileries retouchées par M. Fontaine! Les statues du pont Louis XV feraient un bel effet, transportées dans les musées dalors! Et, nétaient les tableaux des anciennes écoles et les statues de lantiquité ou de la Renaissance entassés dans la galerie du Louvre, ce long boyau informe; nétait le plafond dIngres, qui empêcherait de croire que Paris ne fût quun campement de Barbares, un village de Welches ou de Topinamboux, ce quon retirerait des fouilles serait quelque chose de bien curieux. — Des briquets de gardes nationaux et des casques de sapeurs pompiers, des écus frappés dun coin informe, voilà ce quon trouverait au lieu de ces belles armes, si curieusement ciselées, que le moyen âge laisse au fond de ses tours et de ses tombeaux en ruine, de ces médailles qui remplissent les vases étrusques et pavent les fondements de toutes les constructions romaines. Quant à nos misérables meubles de bois plaqué, à tous ces pauvres coffres si nus, si laids, si mesquins que lon appelle commodes ou secrétaires, tous ces ustensiles informes et fragiles, jespère que le temps en aurait assez pitié pour en détruire jusquau moindre vestige.
Une belle fois cette fantaisie nous a pris de faire un monument grandiose et magnifique. Nous avons dabord été obligés den emprunter le plan aux vieux Romains; et, avant même dêtre achevé, notre Panthéon a fléchi sur ses jambes comme un enfant rachitique, et a titubé comme un invalide ivre-mort, si bien quil nous a fallu lui mettre des béquilles de pierre, sans quoi il serait chu piteusement tout de son long, devant tout le monde, et aurait apprêté aux nations à rire pour plus de cent ans. — Nous avons voulu planter un obélisque sur une de nos places; il nous fallut laller filouter à Luxor, et nous avons été deux ans à lamener chez nous. La vieille Égypte bordait ses routes dobélisques, comme nous les nôtres de peupliers; elle en portait des bottes sous ses bras, comme un maraîcher porte ses bottes dasperges, et taillait un monolithe dans les flancs de ses montagnes de granit plus facilement que nous un cure-dents ou un cure-oreilles. Il y a quelques siècles, on avait Raphaël, on avait Michel-Ange; maintenant lon a M. Paul Delaroche, le tout parce que lon est en progrès. — Vous vantez votre Opéra; dix Opéras comme les vôtres danseraient la sarabande dans un cirque romain. M. Martin lui-même avec son tigre apprivoisé et son pauvre lion goutteux et endormi comme un abonné de la _Gazette, _est quelque chose de bien misérable à côté dun gladiateur de lantiquité. Vos représentations à bénéfice qui durent jusquà deux heures du matin, quest-ce que cela quand on pense à ces jeux qui duraient cent jours, à ces représentations où de véritables vaisseaux se battaient véritablement dans une véritable mer; où des milliers dhommes se taillaient consciencieusement en pièces; — pâlis, Ô héroïque Franconi! — où, la mer retirée, le désert arrivait avec ses tigres et ses lions rugissants, terribles comparses qui ne servaient quune fois, où le premier rôle était rempli par quelque robuste athlète Dace ou Pannonien que lon eût été bien souvent embarrassé de faire revenir à la fin de la pièce, dont lamoureuse était quelque belle et friande lionne de Numidie à jeun depuis trois jours? — Léléphant funambule ne vous parait-il pas supérieur à mademoiselle George? Croyez-vous que mademoiselle Taglioni danse mieux quArbuscula, et Perrot mieux que Bathylle? Je suis persuadé que Roscins eût rendu des points à Bocage, tout excellent quil soit. — Galéria Coppiola remplit un rôle dingénue à cent ans passés. Il est juste de dire que la plus vieille de nos jeunes premières na guère plus de soixante ans, et que mademoiselle Mars nest pas même en progrès de ce côté-là: ils avaient trois ou quatre mille dieux auxquels ils croyaient, et nous nen avons quun auquel nous ne croyons guère; cest progresser dune étrange sorte. — Jupiter nest-il pas plus fort que Don Juan, et un bien autre séducteur? En vérité, je ne sais ce que nous avons inventé ou seulement perfectionné.
Après les journalistes progressifs, et comme pour leur servir dantithèse, il y a les journalistes blasés, qui ont habituellement vingt ou vingt-deux ans, qui ne sont jamais sortis de leur quartier et nont encore couché quavec leur femme de ménage. Ceux-là, tout les ennuie, tout les excède, tout les assomme; ils sont rassasiés, blasés, usés, inaccessibles. Ils connaissent davance ce que vous allez leur dire; ils ont vu, senti, éprouvé, entendu tout ce quil est possible de voir, de sentir, déprouver et dentendre; le coeur humain na pas de recoin si inconnu quils ny aient porté la lanterne. Ils vous disent avec un aplomb merveilleux: Le coeur humain nest pas comme cela; les femmes ne sont pas faites ainsi; ce caractère est faux; — ou bien: — Eh quoi! toujours des amours ou des haines! toujours des hommes et des femmes! Ne peut-on nous parler dautre chose? Mais lhomme est usé jusquà la corde, et la femme encore plus, depuis que M. de Balzac sen mêle.
Qui nous délivrera des hommes et des femmes?
— Vous croyez, monsieur, que votre fable est neuve? elle est neuve à la façon du Pont-Neuf: rien au monde nest plus commun; jai lu cela je ne sais où, quand jétais en nourrice ou ailleurs; on men rebat les oreilles depuis dix ans. — Au reste, apprenez, monsieur, quil ny a rien que je ne sache, que tout est usé pour moi, et que votre idée, fût-elle vierge comme la vierge Marie, je naffirmerais pas moins lavoir vue se prostituer sur les bornes aux moindres grimauds et aux plus minces cuistres.
Ces journalistes ont été cause de Jocko, du Monstre Vert, des
Lions de Mysore et de mille autres belles inventions.
Ceux-là se plaignent continuellement dêtre obligés de lire des livres et de voir des pièces de théâtre. À propos dun méchant vaudeville, ils vous parlent des amandiers en fleurs, de tilleuls qui embaument, de la brise du printemps, de lodeur du jeune feuillage; ils se font amants de la nature à la façon du jeune Werther, et cependant nont jamais mis le pied hors de Paris, et ne distingueraient pas un chou davec une betterave. — Si cest lhiver, ils vous diront les agréments du foyer domestique, et le feu qui pétille et les chenets, et les pantoufles, et la rêverie, et le demi-sommeil; ils ne manqueront pas de citer le fameux vers de Tibulle:
Quam juvat immites ventos audire cubantem
moyennant quoi ils se donneront une petite tournure à la fois désillusionnée et naïve la plus charmante du monde. Ils se poseront en hommes sur qui loeuvre des hommes ne peut plus rien, que les émotions dramatiques laissent aussi froids et aussi secs que le canif dont ils taillent leur plume, et qui crient cependant, comme J.-J. Rousseau: Voilà la pervenche! Ceux-là professent une antipathie féroce pour les colonels du Gymnase, les oncles dAmérique, les cousins, les cousines, les vieux grognards sensibles, les veuves romanesques, et tâchent de nous guérir du vaudeville en prouvant chaque jour, par leurs feuilletons, que tous les Français ne sont pas nés malins — En vérité, nous ne trouvons pas grand mal à cela; bien au contraire, et nous nous plaisons à reconnaître que lextinction du vaudeville ou de lopéra-comique en France (genre national) serait un des plus grands bienfaits du ciel. — Mais je voudrais bien savoir quelle espèce de littérature ces messieurs laisseraient sétablir à la place de celle-là. Il est vrai que ce ne pourrait être pis.
Dautres prêchent contre le faux goût et traduisent Sénèque le tragique. Dernièrement, et pour clore la marche, il sest formé un nouveau bataillon de critiques dune espèce non encore vue.
Leur formule dappréciation est la plus commode, la plus extensible, la plus malléable, la plus péremptoire, la plus superlative et la plus triomphante quun critique ait jamais pu imaginer. Zoïle ny eût certainement pas perdu.
Jusquici, lorsquon avait voulu déprécier un ouvrage quelconque, ou le déconsidérer aux yeux de labonné patriarcal et naïf, on avait fait des citations fausses ou perfidement isolées; on avait tronqué des phrases et mutilé des vers, de façon que lauteur lui- même se fût trouvé le plus ridicule du monde; on lui avait intenté des plagiats imaginaires; on rapprochait des passages de son livre avec des passages dauteurs anciens ou modernes, qui ny avaient pas le moindre rapport; on laccusait, en style de cuisinière, et avec force solécismes, de ne pas savoir sa langue, et de dénaturer le français de Racine et de Voltaire; on assurait sérieusement que son ouvrage poussait à lanthropophagie, et que les lecteurs devenaient immanquablement cannibales ou hydrophobes dans le courant de la semaine; mais tout cela était pauvre, retardataire, faux toupet et fossile au possible À force davoir traîné le long des feuilletons et des articles _Variétés, _laccusation dimmoralité devenait insuffisante, et tellement hors de service quil ny avait plus guère que _le Constitutionnel, _journal pudique et progressif, comme on sait, qui eût ce désespéré courage de lemployer encore.
Lon a donc inventé la critique davenir, la critique prospective. Concevez-vous, du premier coup, comme cela est charmant et provient dune belle imagination? La recette est simple, et lon peut vous la dire — Le livre qui sera beau et quon louera est le livre qui na pas encore paru. Celui qui paraît est infailliblement détestable. Celui de demain sera superbe; mais cest toujours aujourdhui.
Il en est de cette critique comme de ce barbier qui avait pour enseigne ces mots écrits en gros caractères:
ICI LON RASERA GRATIS DEMAIN.
Tous les pauvres diables qui lisaient la pancarte se promettaient pour le lendemain cette douceur ineffable et souveraine dêtre barbifiés une fois en leur vie sans bourse délier: et le poil en poussait daise dun demi-pied au menton pendant la nuitée qui précédait ce bien heureux jour; mais, quand ils avaient la serviette au cou, le frater leur demandait sils avaient de largent, et quils se préparassent à cracher au bassin, sinon quil les accommoderait en abatteurs de noix ou en cueilleurs de pommes du Perche; et il jurait son grand sacredieu quil leur trancherait la gorge avec son rasoir, à moins quils ne le payassent, et les pauvres claquedents, tout marmiteux et piteux, dalléguer la pancarte et la sacro-sainte inscription. — Hé! hé! mes petits bedons! faisait le barbier, vous nêtes pas grands clercs, et auriez bon besoin de retourner aux écoles! La pancarte dit: Demain. Je ne suis pas si niais et fantastique dhumeur que de raser gratis aujourdhui; mes confrères diraient que je perds le métier. — Revenez lautre fois ou la semaine des trois jeudis, vous vous en trouverez on ne peut mieux. Que je devienne ladre vert ou mézeau, si je ne vous le fais gratis, foi dhonnête barbier.
Les auteurs qui lisent un article prospectif, où lon daube un ouvrage actuel, se flattent que le livre quils font sera le livre de lavenir. Ils tâchent de saccommoder, autant que faire se peut, aux idées du critique, et se font sociaux, progressifs, moralisants, palingénésiques, mythiques, panthéistes, buchézistes, croyant par là échapper au formidable anathème; mais il leur arrive ce qui arrivait aux pratiques du barbier: — aujourdhui nest pas la veille de demain. Le demain tant promis ne luira jamais sur le monde; car cette formule est trop commode pour quon labandonne de sitôt. Tout en décriant ce livre dont on est jaloux, et quon voudrait anéantir, on se donne les gants de la plus généreuse impartialité. On a lair de ne pas demander mieux que de trouver bien à louer, et cependant on ne le fait jamais. Cette recette est bien supérieure à celle que lon pouvait appeler rétrospective et qui consiste à ne vanter que des ouvrages anciens, quon ne lit plus et qui ne gênent personne, aux dépens des livres modernes, dont on soccupe et qui blessent plus directement les amours-propres.
Nous avons dit, avant de commencer cette revue de messieurs les critiques, que la matière pourrait fournir quinze ou seize mille volumes in-folio, mais que nous nous contenterions de quelques lignes; je commence à craindre que ces quelques lignes ne soient des lignes de deux ou trois mille toises de longueur chacune et ne ressemblent à ces grosses brochures épaisses à ne les pouvoir pas trouer dun trou de canon, et qui portent perfidement pour titre: Un mot sur la révolution, un mot sur ceci ou cela. Lhistoire des faits et gestes, des amours multiples de la diva Madeleine de Maupin courrait grand risque dêtre éconduite, et on concevra que ce nest pas trop dun volume tout entier pour chanter dignement les aventures de cette belle Bradamante. — Cest pourquoi, quelque envie que nous ayons de continuer le blason des illustres Aristarques de lépoque, nous nous contenterons du crayon commencé que nous venons den tirer, en y ajoutant quelques réflexions sur la bonhomie de nos débonnaires confrères en Apollon, qui, aussi stupides que le Cassandre des pantomimes, restent là à recevoir les coups de batte dArlequin et les coups de pied au cul de Paillasse, sans bouger non plus que des idoles.
Ils ressemblent à un maître darmes qui, dans un assaut, croiserait ses bras derrière son dos, et recevrait dans sa poitrine découverte toutes les bottes de son adversaire, sans essayer une seule parade.
Cest comme un plaidoyer où le procureur du roi aurait seul la parole, ou comme un débat où la réplique ne serait pas permise.
Le critique avance ceci et cela. Il tranche du grand et taille en plein drap. Absurde, détestable, monstrueux: cela ne ressemble à rien, cela ressemble à tout. On donne un drame, le critique le va voir; il se trouve quil ne répond en rien au drame quil avait forgé dans sa tête sur le titre; alors, dans son feuilleton, il substitue son drame à lui au drame de lauteur. Il fait de grandes tartines dérudition; il se débarrasse de toute la science quil a été se faire la veille dans quelque bibliothèque et traite de Turc à More des gens chez qui il devrait aller à lécole, et dont le moindre en remontrerait à de plus forts que lui.
Les auteurs endurent cela avec une magnanimité, une longanimité qui me paraît vraiment inconcevable. Quels sont donc, au bout du compte, ces critiques au ton si tranchant, à la parole si brève que lon croirait les vrais fils des dieux? ce sont tout bonnement des hommes avec qui nous avons été au collège, et à qui évidemment leurs études ont moins profité quà nous, puisquils nont produit aucun ouvrage et ne peuvent faire autre chose que conchier et gâter ceux des autres comme de véritables stryges stymphalides.
Ne serait-ce pas quelque chose à faire que la critique des critiques? car ces grands dégoûtés, qui font tant les superbes et les difficiles, sont loin davoir linfaillibilité de notre saint père. Il y aurait de quoi remplir un journal quotidien et du plus grand format. Leurs bévues historiques ou autres, leurs citations controuvées, leurs fautes de français, leurs plagiats, leur radotage, leurs plaisanteries rebattues et de mauvais goût, leur pauvreté didées, leur manque dintelligence et de tact, leur ignorance des choses les plus simples qui leur fait volontiers prendre le Pirée pour un homme et M. Delaroche pour un peintre fourniraient amplement aux auteurs de quoi prendre leur revanche, sans autre travail que de souligner les passages au crayon et de les reproduire textuellement; car on ne reçoit pas avec le brevet de critique le brevet de grand écrivain, et il ne suffit pas de reprocher aux autres des fautes de langage ou de goût pour nen point faire soi-même; nos critiques le prouvent tous les jours. — Que si Chateaubriand, Lamartine et dautres gens comme cela faisaient de la critique, je comprendrais quon se mît à genoux et quon adorât; mais que MM. Z. K. Y. V. Q. X., ou telle autre lettre de lalphabet entre A et W, fassent les petits Quintiliens et vous gourmandent au nom de la morale et de la belle littérature, cest ce qui me révolte toujours et me fait entrer en des fureurs nonpareilles. Je voudrais quon fît une ordonnance de police qui défendît à certains noms de se heurter à certains autres. Il est vrai quun chien peut regarder un évêque, et que Saint-Pierre de Rome, tout géant quil soit, ne peut empêcher que ces Transtévérins ne le salissent par en bas dune étrange sorte; mais je nen crois pas moins quil serait fou décrire au long de certaines réputations monumentales:
DEFENSE DE DEPOSER DES ORDURES ICI.
Charles X avait seul bien compris la question. En ordonnant la suppression des journaux, il rendait un grand service aux arts et à la civilisation. Les journaux sont des espèces de courtiers ou de maquignons qui sinterposent entre les artistes et le public, entre le roi et le peuple. On sait les belles choses qui en sont résultées. Ces aboiements perpétuels assourdissent linspiration, et jettent une telle méfiance dans les coeurs et dans les esprits que lon nose se fier ni à un poète, ni à un gouvernement; ce qui fait que la royauté et la poésie, ces deux plus grandes choses du monde, deviennent impossibles, au grand malheur des peuples, qui sacrifient leur bien-être au pauvre plaisir de lire, tous les matins, quelques mauvaises feuilles de mauvais papier, barbouillées de mauvaise encre et de mauvais style. Il ny avait point de critique dart sous Jules II, et je ne connais pas de feuilleton sur Daniel de Volterre, Sébastien del Piombo, Michel- Ange, Raphaël, ni sur Ghiberti delle Porte, ni sur Benvenuto Cellini; et cependant je pense que, pour des gens qui navaient point de journaux, qui ne connaissaient ni le mot _art _ni le mot _artistique, _ils avaient assez de talent comme cela, et ne sacquittaient point trop mal de leur métier. La lecture des journaux empêche quil ny ait de vrais savants et de vrais artistes; cest comme un excès quotidien qui vous fait arriver énervé et sans force sur la couche des Muses, ces filles dures et difficiles qui veulent des amants vigoureux et tout neufs. Le journal tue le livre, comme le livre a tué larchitecture, comme lartillerie a tué le courage et la force musculaire. On ne se doute pas des plaisirs que nous enlèvent les journaux. Ils nous ôtent la virginité de tout; ils font quon na rien en propre, et quon ne peut posséder un livre à soi seul; ils vous ôtent la surprise du théâtre, et vous apprennent davance tous les dénouements; ils vous privent du plaisir de papoter, de cancaner, de commérer et de médire, de faire une nouvelle ou den colporter une vraie pendant huit jours dans tous les salons du monde. Ils nous entonnent, malgré nous, des jugements tout faits, et nous préviennent contre des choses que nous aimerions; ils font que les marchands de briquets phosphoriques, pour peu quils aient de la mémoire, déraisonnent aussi impertinemment littérature que des académiciens de province; ils font que, toute la journée, nous entendons, à la place didées naïves ou dâneries individuelles, des lambeaux de journal mal digérés qui ressemblent à des omelettes crues dun côté et brûlées de lautre, et quon nous rassasie impitoyablement de nouvelles meules de trois ou quatre heures, et que les enfants à la mamelle savent déjà; ils nous émoussent le goût, et nous rendent pareils à ces buveurs deau-de- vie poivrée, à ces avaleurs de limes et de râpes qui ne trouvent plus aucune saveur aux vins les plus généreux et nen peuvent saisir le bouquet fleuri et parfumé. Si Louis-Philippe, une bonne fois pour toutes, supprimait tous les journaux littéraires et politiques je lui en saurais un gré infini, et je lui rimerais sur-le-champ un beau dithyrambe échevelé en vers libres et à rimes croisées; signé: votre très humble et très fidèle sujet etc. Que lon ne simagine pas que lon ne soccuperait plus de littérature; au temps où il ny avait pas de journaux, un quatrain occupait tout Paris huit jours et une première représentation six mois.
Il est vrai que lon perdrait à cela les annonces et les éloges à trente sous la ligne, et la notoriété serait moins prompte et moins foudroyante. Mais jai imaginé un moyen très ingénieux de remplacer les annonces Si dici à la mise en vente de ce glorieux roman, mon gracieux monarque a supprimé les journaux, je men servirai très assurément, et je men promets monts et merveilles. Le grand jour arrivé, vingt-quatre crieurs à cheval, aux livrées de léditeur, avec son adresse sur le dos et sur la poitrine, portant en main une bannière où serait brodé des deux côtés le titre du roman, précédés chacun dun tambourineur et dun timbalier, parcourront la ville, et, sarrêtant aux places et aux carrefours, crieront à haute et intelligible voix:
Cest aujourdhui et non hier ou demain que lon met en vente ladmirable, linimitable, le divin et plus que divin roman du très célèbre Théophile Gautier, _Mademoiselle de Maupin, _que lEurope et même les autres parties du monde et la Polynésie attendent si impatiemment depuis un an et plus. Il sen vend cinq cents à la minute, et les éditions se succèdent de demi-heure en demi-heure; on est déjà à la dix-neuvième. Un piquet de gardes municipaux est à la porte du magasin, contient la foule et prévient tous les désordres. — Certes, cela vaudrait bien une annonce de trois lignes dans les _Débats _et le _Courrier français, _entre les ceintures élastiques, les cols en crinoline, les biberons en tétine incorruptible, la pâte de Regnault et les recettes contre le mal de dents.
Mai 1834.
Chapitre 1
Tu te plains, mon cher ami, de la rareté de mes lettres. — Que veux-tu que je técrive, sinon que je me porte bien et que jai toujours la même affection pour toi? — Ce sont choses que tu sais parfaitement, et qui sont si naturelles à lâge que jai et avec les belles qualités quon te voit, quil y a presque du ridicule à faire parcourir cent lieues à une misérable feuille de papier pour ne rien dire de plus. — Jai beau chercher, je nai rien qui vaille la peine dêtre rapporté; — ma vie est la plus unie du monde, et rien nen vient couper la monotonie. Aujourdhui amène demain comme hier avait amené aujourdhui; et, sans avoir la fatuité dêtre prophète, je puis prédire hardiment le matin ce qui marrivera le soir.
Voici la disposition de ma journée: — je me lève, cela va sans dire, et cest le commencement de toute journée; je déjeune, je fais des armes, je sors, je rentre, je dîne, fais quelques visites ou moccupe de quelque lecture: puis je me couche précisément comme javais fait la veille; je mendors, et mon imagination, nétant pas excitée par des objets nouveaux, ne me fournit que des songes usés et rebattus, aussi monotones que ma vie réelle: cela nest pas fort récréatif, comme tu vois. Cependant je maccommode mieux de cette existence que je naurais fait il y a six mois. — Je mennuie, il est vrai, mais dune manière tranquille et résignée, qui ne manque pas dune certaine douceur que je comparerais assez volontiers à ces jours dautomne pâles et tièdes auxquels on trouve un charme secret après les ardeurs excessives de lété.
Cette existence-là, quoique je laie acceptée en apparence, nest guère faite pour moi cependant, ou du moins elle ressemble fort peu à celle que je me rêve et à laquelle je me crois propre. — Peut-être me trompé-je, et ne suis-je fait effectivement que pour ce genre de vie; mais jai peine à le croire, car, si cétait ma vraie destinée, je my serais plus aisément emboîté, et je naurais pas été meurtri par ses angles à tant dendroits et si douloureusement.
Tu sais comme les aventures étranges ont un attrait tout-puissant sur moi, comme jadore tout ce qui est singulier, excessif et périlleux, et avec quelle avidité je dévore les romans et les histoires de voyages; il ny a peut-être pas sur la terre de fantaisie plus folle et plus vagabonde que la mienne: eh bien, je ne sais par quelle fatalité cela sarrange, je nai jamais eu une aventure, je nai jamais fait un voyage. Pour moi, le tour du monde est le tour de la ville où je suis; je touche mon horizon de tous les côtés; je me coudoie avec le réel. Ma vie est celle du coquillage sur le banc de sable, du lierre autour de larbre, du grillon dans la cheminée. — En vérité, je suis étonné que mes pieds naient pas encore pris racine.
On peint lAmour avec un bandeau sur les yeux; cest le Destin quon devrait peindre ainsi.
Jai pour valet une espèce de manant assez lourd et assez stupide, qui a autant couru que le vent de bise, qui a été au diable, je ne sais où, qui a vu de ses yeux tout ce dont je me forme de si belles idées et sen soucie comme dun verre deau; il sest trouvé dans les situations les plus bizarres; il a eu les plus étonnantes aventures quon puisse avoir. Je le fais parler quelquefois, et jenrage en pensant que toutes ces belles choses sont arrivées à un butor qui nest capable ni de sentiment ni de réflexion, et qui nest bon quà faire ce quil fait, cest-à-dire à battre des habits et à décrotter des bottes.
Il est évident que la vie de ce maraud devait être la mienne. — Pour lui, il me trouve fort heureux et entre en de grands étonnements de me voir triste comme je suis.
Tout cela nest pas fort intéressant, mon pauvre ami, et ne vaut guère la peine dêtre écrit, nest-ce pas? Mais, puisque tu veux absolument que je técrive, il faut bien que je te raconte ce que je pense et ce que je sens, et que je te fasse lhistoire de mes idées, à défaut dévénements et dactions. — Il ny aura peut- être pas grand ordre ni grande nouveauté dans ce que jaurai à te dire; mais il ne faudra ten prendre quà toi. Tu lauras voulu.
Tu es mon ami denfance, jai été élevé avec toi; notre vie a été commune bien longtemps, et nous sommes accoutumés à échanger nos plus intimes pensées. Je puis donc te conter, sans rougir, toutes les niaiseries qui traversent ma cervelle inoccupée; je najouterai pas un mot, je ne retrancherai pas un mot, je nai pas damour-propre avec toi. Aussi je serai exactement vrai, — même dans les choses petites et honteuses; ce nest pas devant toi, à coup sûr, que je me draperai.
Sous ce linceul dennui nonchalant et affaissé dont je tai parlé tout à lheure remue parfois une pensée plutôt engourdie que morte, et je nai pas toujours le calme doux et triste que donne la mélancolie. — Jai des rechutes et je retombe dans mes anciennes agitations. Rien nest fatigant au monde comme ces tourbillons sans motif et ces élans sans but. — Ces jours-là, quoique je naie rien à faire non plus que les autres, je me lève de très grand matin, avant le soleil, tant il me semble que je suis pressé et que je naurai jamais le temps quil faut; je mhabille en toute hâte, comme si le feu était à la maison, mettant mes vêtements au hasard et me lamentant pour une minute perdue. — Quelquun qui me verrait croirait que je vais à un rendez-vous damour ou chercher de largent. — Point du tout. — Je ne sais pas seulement où jirai; mais il faut que jaille, et je croirais mon salut compromis si je restais. — Il me semble que lon mappelle du dehors, que mon destin passe à cet instant-là dans la rue, et que la question de ma vie va se décider.
Je descends, lair effaré et surpris, les habits en désordre, les cheveux mal peignés; les gens se retournent et rient à ma rencontre, et pensent que cest un jeune débauché qui a passé la nuit à la taverne ou ailleurs. Je suis ivre en effet, quoique je naie pas bu, et jai dun ivrogne jusquà la démarche incertaine, tantôt lente, tantôt rapide. Je vais de rue en rue comme un chien qui a perdu son maître, cherchant à tout hasard, très inquiet, très en éveil, me retournant au moindre bruit, me glissant dans chaque groupe sans prendre souci des rebuffades des gens que je heurte, et regardant partout avec une netteté de vision que je nai pas dans dautres moments. — Puis il mest démontré tout dun coup que je me trompe, que ce nest pas là assurément, quil faut aller plus loin, à lautre bout de la ville, que sais-je? Et je prends ma course comme si diable memportait. — Je ne touche le sol que du bout des pieds, et ne pèse pas une once. — Je dois en vérité avoir lair singulier avec ma mine affairée et furieuse, mes bras gesticulants et les cris inarticulés que je pousse. — Quand jy songe de sang-froid, je me ris au nez à moi-même de tout mon coeur, ce qui ne mempêche pas, je te prie de le croire, de recommencer à la prochaine occasion.
Si lon me demandait pourquoi je cours amas, je serais certainement fort embarrassé de répondre. Je nai pas de hâte darriver, puisque je ne vais nulle part. Je ne crains pas dêtre en retard, puisque je nai pas dheure. — Personne ne mattend, - - et je nai aucune raison de me presser ici.
Est-ce une occasion daimer, une aventure, une femme, une idée ou une fortune, quelque chose qui manque à ma vie et que je cherche sans men rendre compte, et poussé par un instinct confus? est-ce mon existence qui se veut compléter? est-ce lenvie de sortir de chez moi et de moi-même, lennui de ma situation et le désir dune autre? Cest quelque chose de cela, et peut-être tout cela ensemble. — Toujours est-il que cest un état fort déplaisant, une irritation fébrile à laquelle succède ordinairement la plus plate atonie.
Souvent jai cette idée que, si jétais parti une heure plus tôt, ou si javais doublé le pas, je serais arrivé à temps; que, pendant que je passais par cette rue, ce que je cherche passait par lautre, et quil a suffi dun embarras de voitures pour me faire manquer ce que je poursuis à tout hasard depuis si longtemps. — Tu ne peux timaginer les grandes tristesses et les profonds désespoirs où je tombe quand je vois que tout cela naboutit à rien, et que ma jeunesse se passe et quaucune perspective ne souvre devant moi; alors toutes mes passions inoccupées grondent sourdement dans mon coeur, et se dévorent entre elles faute dautre aliment, comme les bêtes dune ménagerie auxquelles le gardien a oublié de donner leur nourriture. Malgré les désappointements étouffés et souterrains de tous les jours, il y a quelque chose en moi qui résiste et ne veut pas mourir. Je nai pas despérance, car, pour espérer, il faut un désir, une certaine propension à souhaiter que les choses tournent dune manière plutôt que dune autre. Je ne désire rien, car je désire tout. Je nespère pas, ou plutôt je nespère plus; — cela est trop niais, — et il mest profondément égal quune chose soit ou ne soit pas. — Jattends, — quoi? Je ne sais, mais jattends.
Cest une attente frémissante, pleine dimpatience coupée de soubresauts et de mouvements nerveux comme doit lêtre celle dun amant qui attend sa maîtresse. — Rien ne vient; — jentre en furie ou me mets à pleurer. — Jattends que le ciel souvre et quil en descende un ange qui me fasse une révélation quune révolution éclate et quon me donne un trône quune vierge de Raphaël se détache de sa toile, et me vienne embrasser, que des parents que je nai pas meurent et me laissent de quoi faire voguer ma fantaisie sur un fleuve dor, quun hippogriffe me prenne et memporte dans des régions inconnues. — Mais quoi que jattende, ce nest à coup sûr rien dordinaire et de médiocre.
Cela est poussé au point que, lorsque je rentre chez moi, je ne manque jamais à dire: — Il nest venu personne? Il ny a pas de lettre pour moi? rien de nouveau? — Je sais parfaitement quil ny a rien quil ne peut rien y avoir. Cest égal; je suis toujours fort surpris et fort désappointé quand on me fait la réponse habituelle: — Non, monsieur, — absolument rien.
Quelquefois, — cependant cela est rare, — lidée se précise davantage. — Ce sera quelque belle femme que je ne connais pas et qui ne me connaît pas, avec qui je me serai rencontré au théâtre ou à léglise et qui naura pas pris garde à moi le moins du monde. — Je parcours toute la maison, et jusquà ce que jaie ouvert la porte de la dernière chambre, jose à peine le dire, tant cela est fou, jespère quelle est venue et quelle est là. - - Ce nest pas fatuité de ma part. — Je suis si peu fat que plusieurs femmes se sont préoccupées fort doucement de moi, à ce que dautres personnes mont dit que je croyais très indifférentes à mon égard, et navoir jamais rien pensé de particulier sur mon propos. — Cela vient dautre part.
Quand je ne suis pas hébété par lennui et le découragement, mon âme se réveille et reprend toute son ancienne vigueur.
Jespère, jaime, je désire, et mes désirs sont tellement violents que je mimagine quils feront tout venir à eux comme un aimant doué dune grande puissance attire à lui les parcelles de fer, encore quelles en soient fort éloignées. — Cest pourquoi jattends les choses que je souhaite, au lieu daller à elles, et je néglige assez souvent les facilités qui souvrent le plus favorablement devant mes espérances. — Un autre écrirait un billet le plus amoureux du monde à la divinité de son coeur, ou chercherait loccasion de sen rapprocher. — Moi, je demande au messager la réponse à une lettre que je nai pas écrite, et passe mon temps à bâtir dans ma tête les situations les plus merveilleuses pour me faire voir à celle que jaime sous le jour le plus inattendu et le plus favorable. — On ferait un livre plus gros et plus ingénieux que les Stratagèmes de Polybe de tous les stratagèmes que jimagine pour mintroduire auprès delle et lui découvrir ma passion. Il suffirait le plus souvent de dire à un de mes amis: — Présentez-moi chez madame une telle, — et dun compliment mythologique convenablement ponctué de soupirs.
À entendre tout cela, on me croirait propre à mettre aux Petites- Maisons; je suis cependant assez raisonnable garçon, et je nai pas mis beaucoup de folles en action. Tout cela se passe dans les caves de mon âme, et toutes ces idées saugrenues sont ensevelies très soigneusement au fond de moi; du dehors on ne voit rien, et jai la réputation dun jeune homme tranquille et froid, peu sensible aux femmes et indifférent aux choses de son âge; ce qui est aussi loin de la vérité que le sont habituellement les jugements du monde.
Cependant, malgré toutes les choses qui mont rebuté, quelques-uns de mes désirs se sont réalisés et, par le peu de joie que leur accomplissement ma causé, jen suis venu à craindre laccomplissement des autres. Tu te souviens de lardeur enfantine avec laquelle je désirais avoir un cheval à moi; ma mère men a donné un tout dernièrement; il est noir débène, une petite étoile blanche au front, à tous crins, le poil luisant, la jambe fine, précisément comme je le voulais. Quand on me la amené, cela ma fait un tel saisissement que je suis resté un grand quart dheure tout pâle, sans me pouvoir remettre; puis jai monté dessus, et, sans dire un seul mot, je suis parti au grand galop, et jai couru plus dune heure devant moi à travers champs dans un ravissement difficile à concevoir: jen ai fait tous les jours autant pendant plus dune semaine, et je ne sais pas, en vérité, comment je ne lai pas fait crever ou rendu tout au moins poussif. — Peu à peu toute cette grande ardeur sest apaisée. Jai mis mon cheval au trot, puis au pas, puis jen suis venu à le monter si nonchalamment que souvent il sarrête et que je ne men aperçois pas le plaisir sest tourné en habitude beaucoup plus promptement que je ne laurais cru. — Quant à Ferragus, cest ainsi que je lai nommé, cest bien la plus charmante bête que lon puisse voir. Il a des barbes aux pieds comme du duvet daigle; il est vif comme une chèvre et doux comme un agneau. Tu auras le plus grand plaisir à galoper dessus quand tu viendras ici; et quoique ma fureur déquitation soit bien tombée, je laime toujours beaucoup, car il a un très estimable caractère de cheval, et je le préfère sincèrement à beaucoup de personnes. Si tu entendais comme il hennit joyeusement quand je vais le voir à son écurie, et avec quels yeux intelligents il me regarde! Javoue que je suis touché de ces témoignages daffection, que je lui prends le cou et que je lembrasse aussi tendrement, ma foi, que si cétait une belle fille.
Javais aussi un autre désir, plus vif, plus ardent, plus perpétuellement éveillé, plus chèrement caressé, et auquel javais bâti dans mon âme un ravissant château de cartes, un palais de chimères, détruit bien souvent et relevé avec une constance désespérée — cétait davoir une maîtresse, — une maîtresse tout à fait à moi, — comme le cheval. — Je ne sais pas si la réalisation de ce rêve maurait aussi promptement trouvé froid que la réalisation de lautre; — jen doute. Mais peut-être ai-je tort, et en serai-je aussi vite lassé. — Par une disposition spéciale, je désire si frénétiquement ce que je désire, sans toutefois rien faire pour me le procurer, que si par hasard, ou autrement, jarrive à lobjet de mon voeu, jai une courbature morale si forte et suis tellement harassé, quil me prend des défaillances et que je nai plus assez de vigueur pour en jouir: aussi des choses qui me viennent sans que je les aie souhaitées me font-elles ordinairement plus de plaisir que celles que jai le plus ardemment convoitées.
Jai vingt-deux ans; je ne suis pas vierge. — Hélas! on ne lest plus à cet âge-là, maintenant, ni de corps, — ni de coeur, — ce qui est bien pis. — Outre celles qui font plaisir aux gens pour la somme et qui ne doivent pas plus compter quun rêve lascif, jai bien eu par-ci par-là, dans quelque coin obscur, quelques femmes honnêtes ou à peu près, ni belles ni laides, ni jeunes ni vieilles, comme il sen offre aux jeunes gens qui nont point daffaire réglée, et dont le coeur est dans le désoeuvrement. — Avec un peu de bonne volonté et une assez forte dose dillusions romanesques, on appelle cela une maîtresse, si lon veut. — Quant à moi, ce mest une chose impossible, et len aurais mille de cette espèce que je nen croirais pas moins mon désir aussi inaccompli que jamais.
Je nai donc pas encore eu de maîtresse, et tout mon désir est den avoir une. — Cest une idée qui me tracasse singulièrement; ce nest pas effervescence de tempérament, bouillon du sang, premier épanouissement de puberté. Ce nest pas la femme que je veux, cest une femme, une maîtresse; je la veux, je laurai, et dici à peu; si je ne réussissais pas, je tavoue que je ne me relèverais pas de là, et que jen garderais devant moi-même une timidité intérieure, un découragement sourd qui influerait gravement sur le reste de ma vie. — Je me croirais manqué sous de certains rapports, inharmonique ou dépareillé, — contrefait desprit ou de coeur; car enfin ce que je demande est juste, et la nature le doit à tout homme. Tant que je ne serai pas parvenu à mon but, je ne me regarderai moi-même que comme un enfant, et je naurai pas en moi la confiance que jy dois avoir. — Une maîtresse pour moi, cest la robe virile pour un jeune Romain.
Je vois tant dhommes, ignobles sous tous les rapports, avoir de belles femmes dont ils sont à peine dignes dêtre les laquais que la rougeur men monte au front pour elles — et pour moi. — Cela me fait prendre une pitoyable opinion des femmes de les voir senticher de tels goujats qui les méprisent et les trompent, plutôt que de se donner à quelque jeune homme loyal et sincère qui sestimerait fort heureux, et les adorerait à genoux; à moi, par exemple. Il est vrai que ces espèces encombrent les salons, font la roue devant tous les soleils et sont toujours couchées au dos de quelque fauteuil, tandis que moi je reste à la maison, le front appuyé contre la vitre, à regarder fumer la rivière et monter le brouillard, tout en élevant silencieusement dans mon coeur le sanctuaire parfumé, le temple merveilleux où je dois loger lidole future de mon âme. — Chaste et poétique occupation, dont les femmes vous savent aussi peu gré que possible.
Les femmes ont fort peu de goût pour les contemplateurs et prisent singulièrement ceux qui mettent leurs idées en action. Après tout, elles nont pas tort. Obligées par leur éducation et leur position sociale à se taire et à attendre, elles préfèrent naturellement ceux qui viennent à elles et parlent, ils les tirent dune situation fausse et ennuyeuse: je sens tout cela; mais jamais de ma vie je ne pourrai prendre sur moi, comme jen vois beaucoup qui le font, de me lever de ma place, de traverser un salon, et daller dire inopinément à une femme: — Votre robe vous va comme un ange, ou: — Vous avez ce soir les yeux dun lumineux particulier.
Tout cela nempêche pas quil ne me faille absolument une maîtresse. Je ne sais pas qui ce sera, mais je ne vois personne dans les femmes que je connais qui puisse convenablement remplir cette importante dignité. Je ne leur trouve que très peu des qualités quil me faut. Celles qui auraient assez de jeunesse nont pas assez de beauté ou dagréments dans lesprit; celles qui sont belles et jeunes sont dune vertu ignoble et rebutante, ou manquent de la liberté nécessaire; et puis il y a toujours par là quelque mari, quelque frère, quelque mère ou quelque tante, je ne sais quoi, qui a de gros yeux et de grandes oreilles, et quil faut amadouer ou jeter par la fenêtre. — Toute rose a son puceron, toute femme a des tas de parents dont il faut lécheniller soigneusement, si lon veut cueillir un jour le fruit de sa beauté. Il ny a pas jusquaux arrières-petits-cousins de la province, et quon na jamais vus, qui ne veuillent maintenir dans toute sa blancheur la pureté immaculée de la chère cousine. Cela est nauséabond, et je naurai jamais la patience quil faut pour arracher toutes les mauvaises herbes et élaguer toutes les ronces qui obstruent fatalement les avenues dune jolie femme.
Je naime pas beaucoup les mamans, et jaime encore moins les petites filles. Je dois avouer aussi que les femmes mariées nont quun très médiocre attrait pour moi. — Il y a là-dedans une confusion et un mélange qui me révoltent; je ne puis souffrir cette idée de partage. La femme qui a un mari et un amant est une prostituée pour lun des deux et souvent pour tous deux, et puis je ne saurais consentir à céder la place à un autre. Ma fierté naturelle ne saurait se plier à un tel abaissement. Jamais je ne men irai parce quun autre homme arrive. Dût la femme être compromise et perdue, dussions-nous nous battre à coups de couteau, chacun un pied sur son corps, — je resterai. — Les escaliers dérobés, les armoires, les cabinets et toutes les machines de ladultère seraient de pauvre ressource avec moi.
Je suis peu épris de ce quon appelle candeur virginale, innocence du bel âge, pureté de coeur, et autres charmantes choses qui sont du plus bel effet en vers; jappelle tout bonnement cela niaiserie, ignorance, imbécillité ou hypocrisie. — Cette candeur virginale, qui consiste à sasseoir tout au bord du fauteuil, les bras serrés contre le corps, loeil sur la pointe du corset, et à ne parler que sur un permis des grands-parents, cette innocence qui a le monopole des cheveux sans frisure et des robes blanches, cette pureté de coeur qui porte des corsages colletés, parce quelle na pas encore de gorge ni dépaules, ne me paraissent pas, en vérité, un fort merveilleux ragoût.
Je me soucie assez peu de faire épeler lalphabet damour à de petites niaises. — Je ne suis ni assez vieux ni assez corrompu pour prendre grand plaisir à cela: jy réussirais mal dailleurs, car je nai jamais rien su montrer à personne, même ce que je savais le mieux. Je préfère les femmes qui lisent couramment, on est plus tôt arrivé à la fin du chapitre; et en toutes choses, et surtout en amour, ce quil faut considérer, cest la fin. Je ressemble assez, de ce côté-là, à ces gens qui prennent le roman par la queue, et en lisent tout dabord le dénouement, sauf à rétrograder ensuite jusquà la première page.
Cette manière de lire et daimer a son charme. On savoure mieux les détails quand on est tranquille sur la fin, et le renversement amène limprévu.
Voilà donc les petites filles et les femmes mariées exclues de la catégorie. — Ce sera donc parmi les veuves que nous choisirons notre divinité. — Hélas! jai bien peur, quoiquil ne reste plus que cela, que nous ny trouvions pas encore ce que nous voulons.
Si je venais à aimer un de ces pâles narcisses tout baignés dune tiède rosée de pleurs, et se penchant avec une grâce mélancolique sur le tombeau de marbre neuf de quelque mari heureusement et fraîchement décédé, je serais certainement, et au bout de peu de temps, aussi malheureux que lépoux défunt en son vivant. Les veuves, si jeunes et si charmantes quelles soient, ont un terrible inconvénient que nont pas les autres femmes: pour peu que lon ne soit pas au mieux avec elles et quil passe un nuage dans le ciel damour, elles vous disent tout de suite avec un petit air superlatif et méprisant: — Ah! comme vous êtes aujourdhui! Cest absolument comme monsieur: — quand nous nous querellions, il navait pas autre chose à me dire; cest singulier, vous avez le même son de voix et le même regard; quand vous prenez de lhumeur, vous ne sauriez vous imaginer combien vous ressemblez à mon mari; — cest à faire peur. — Cela est agréable de sentendre dire de ces choses-là en face et à bout portant! Il y en a même qui poussent limpudence jusquà louer le défunt comme une épitaphe et à exalter son coeur et sa jambe aux dépens de votre jambe et de votre coeur. — Au moins, avec les femmes qui nont quun ou plusieurs amants, on a cet ineffable avantage de ne sentendre jamais parler de son prédécesseur, ce qui nest pas une considération dun médiocre intérêt. Les femmes ont un trop grand amour du convenable et du légitime pour ne pas se taire soigneusement en pareille occurrence, et toutes ces choses sont mises le plus tôt possible au rang des olim. — Il est bien entendu quon est toujours le premier amant dune femme.
Je ne pense pas quil y ait quelque chose de sérieux à répondre à une aversion aussi bien fondée. Ce nest pas que je trouve les veuves tout à fait sans agrément, quand elles sont jeunes et jolies et nont point encore quitté le deuil. Ce sont de petits airs languissants, de petites façons de laisser tomber les bras, de ployer le cou et de se rengorger comme une tourterelle dépareillée; un tas de charmantes minauderies doucement voilées sous la transparence du crêpe, une coquetterie de désespoir si bien entendue, des soupirs si adroitement ménagés, des larmes qui tombent si à propos et donnent aux yeux tant de brillant! — Certes, après le vin, si ce nest avant, la liqueur que jaime le mieux à boire est une belle larme bien limpide et bien claire qui tremble au bout dun cil brun ou blonde. — Le moyen quon résiste à cela! — On ny résiste pas; — et puis le noir va si bien aux femmes! — La peau blanche, poésie à part, tourne à livoire, à la neige, au lait, à lalbâtre, à tout ce quil y a de candide au monde à lusage des faiseurs de madrigaux: la peau bise na plus quune pointe de brun pleine de vivacité et de feu. — Un deuil est une bonne fortune pour une femme, et la raison pourquoi je ne me marierai jamais, cest de peur que ma femme ne se défasse de moi pour porter mon deuil. — Il y a cependant des femmes qui ne savent point tirer parti de leur douleur et pleurent de façon à se rendre le nez rouge et à se décomposer la figure comme les mascarons quon voit aux fontaines: cest un grand écueil. Il faut beaucoup de charmes et dart pour pleurer agréablement; faute de cela, lon court risque de nêtre pas consolée de longtemps. — Si grand néanmoins que soit le plaisir de rendre quelque Artémise infidèle à lombre de son Mausole, je ne veux pas décidément choisir, parmi cet essaim gémissant, celle à qui je demanderai son coeur en échange du mien.
Je tentends dire dici: — Qui prendras-tu donc? — Tu ne veux ni des jeunes personnes, ni des femmes mariées, ni des veuves. — Tu naimes pas les mamans; je ne présume pas que tu aimes mieux les grand-mères. — Que diable aimes-tu donc? Cest le mot de la charade, et si je le savais, je ne me tourmenterais pas tant. Jusquici, je nai aimé aucune femme, mais jai aimé et jaime _lamour. _Quoique je naie pas eu de maîtresses et que les femmes que jai eues ne maient inspiré que du désir, jai éprouvé et je connais lamour même: je naimais pas celle-ci ou celle-là, lune plutôt que lautre, mais quelquune que je nai jamais vue et qui doit exister quelque part, et que je trouverai, sil plaît à Dieu. Je sais bien comme elle est, et, quand je la rencontrerai, je la reconnaîtrai.
Je me suis figuré bien souvent lendroit quelle habite, le costume quelle porte, les yeux et les cheveux quelle a. — Jentends sa voix; je reconnaîtrais son pas entre mille autres, et si, par hasard, quelquun prononçait son nom, je me retournerais; il est impossible quelle nait pas un des cinq ou six noms que je lui ai assignés dans ma tête.
— Elle a vingt-six ans, pas plus, ni moins non plus. — Elle nest plus ignorante, et nest pas encore blasée. Cest un âge charmant pour faire lamour comme il faut, sans puérilité et sans libertinage. — Elle est dune taille moyenne. Je naime pas une géante ni une naine. Je veux pouvoir porter tout seul ma déité du sofa au lit; mais il me déplairait de ly chercher. Il faut que, se haussant un peu sur la pointe du pied, sa bouche soit à la hauteur de mon baiser. Cest la bonne taille. Quant à son embonpoint, elle est plutôt grasse que maigre. Je suis un peu Turc sur ce point, et il ne me plairait guère de rencontrer une arête où je cherche un contour; il faut que la peau dune femme soit bien remplie, sa chair dure et ferme comme la pulpe dune pêche un peu verte: cest exactement ainsi quest faite la maîtresse que jaurai. Elle est blonde avec des yeux noirs, blanche comme une blonde, colorée comme une brune, quelque chose de rouge et de scintillant dans le sourire. La lèvre inférieure un peu large, la prunelle nageant dans un flot dhumide radical, la gorge ronde et petite, et en arrêt, les poignets minces, les mains longues et potelées, la démarche onduleuse comme une couleuvre debout sur sa queue, les hanches étoffées et mouvantes, lépaule large, le derrière du cou couvert de duvet: — un caractère de beauté fin et ferme à la fois, élégant et vivace, poétique et réel; un motif de Giorgione exécuté par Rubens.
Voici son costume: elle porte une robe de velours écarlate ou noir avec des crevés de satin blanc ou de toile dargent, un corsage ouvert, une grande fraise à la Médicis, un chapeau de feutre capricieusement rompu comme celui dHéléna Systerman, et de longues plumes blanches frisées et crespelées, une chaîne dor ou une rivière de diamants au cou, et quantité de grosses bagues de différents émaux à tous les doigts des mains.
Je ne lui ferais pas grâce dun anneau ou dun bracelet. Il faut que la robe soit littéralement en velours ou en brocart; cest tout au plus si je lui permettrais de descendre jusquau satin. Jaime mieux chiffonner une jupe de soie quune jupe de toile, et faire tomber dune tête des perles ou des plumes que des fleurs naturelles ou un simple noeud: je sais que la doublure de la jupe de toile est souvent aussi appétissante au moins que la doublure de la jupe de soie; mais je préfère la jupe de soie. — Aussi, dans mes rêveries, je me suis donné pour maîtresse bien des reines, bien des impératrices, bien des princesses, bien des sultanes, bien des courtisanes célèbres, mais jamais des bourgeoises ou des bergères; et dans mes désirs les plus vagabonds, je nai abusé de personne sur un tapis de gazon ou dans un lit de serge dAumale. Je trouve que la beauté est un diamant qui doit être monté et enchâssé dans lor. Je ne conçois pas une belle femme qui nait pas voiture, chevaux, laquais et tout ce quon a avec cent mille francs de rente: il y a une harmonie entre la beauté et la richesse. Lune demande lautre: un joli pied appelle un joli soulier? un joli soulier appelle des tapis et une voiture, et ce qui sensuit. Une belle femme avec de pauvres habits dans une vilaine maison est, selon moi, le spectacle le plus pénible quon puisse voir, et je ne saurais avoir damour pour elle. Il ny a que les beaux et les riches qui puissent être amoureux sans être ridicules ou à plaindre. — À ce compte, peu de gens auraient le droit dêtre amoureux: moi-même, tout le premier, je serais exclu; cependant cest là mon opinion.
Ce sera le soir que nous nous rencontrerons pour la première fois, — par un beau coucher de soleil; — le ciel aura de ces tons orangés jaune clair et vert pâle que lon voit dans quelques tableaux des grands maîtres dautrefois: il y aura une grande allée de châtaigniers en fleurs et dormes séculaires tout couverts de ramiers, — de beaux arbres dun vert frais et sombre, des ombrages pleins de mystères et de moiteur; çà et là quelques statues, quelques vases de marbre se détachant sur le fond de verdure avec leur blancheur de neige, une pièce deau où se joue le cygne familier, — et tout au fond un château de briques et de pierres comme du temps de Henri IV, toit dardoises pointu, hautes cheminées, girouettes à tous les pignons, fenêtres étroites et longues. — À une de ces fenêtres, mélancoliquement appuyée sur le balcon, la reine de mon âme dans léquipage que je tai décrit tout à lheure; — derrière elle un petit nègre tenant son éventail et sa perruche. — Tu vois quil ny manque rien, et que tout cela est parfaitement absurde. — La belle laisse tomber son gant; — je le ramasse, le baise et le rapporte. La conversation sengage; je montre tout lesprit que je nai pas; je dis des choses charmantes; on men répond, je réplique, cest un feu dartifice, une pluie lumineuse de mots éblouissants. — Bref, je suis adorable — et adoré. — Vient lheure du souper, on me convie; — jaccepte. — Quel souper, mon cher ami, et quelle cuisinière que mon imagination! — Le vin rit dans le cristal, le faisan doré et blond fume dans un plat armorié: le festin se prolonge bien avant dans la nuit, et tu penses bien que ce nest pas chez moi que je la termine. — Ne voilà-t-il pas quelque chose de bien imaginé? — Rien au monde nest plus simple, et, en vérité, il est bien étonnant que cela ne soit pas arrivé plutôt dix fois quune.
Quelquefois cest dans une grande forêt. — Voilà la chasse qui passe; le cor sonne, la meute aboie et traverse le chemin avec la rapidité de léclair; la belle en amazone monte un cheval turc, blanc comme le lait, fringant et vif au possible. Bien quelle soit excellente écuyère, il piaffe, il caracole, il se cabre, et elle a toutes les peines du monde à le contenir; il prend le mors aux dents et la mène droit à un précipice. Je tombe là du ciel tout exprès, je retiens le cheval, je prends dans mes bras la princesse évanouie, je la fais revenir à elle et la reconduis à son château. Quelle est la femme bien née qui refuserait son coeur à un homme qui a exposé sa vie pour elle? — aucune; — et la reconnaissance est un chemin de traverse qui mène bien vite à lamour.
— Tu conviendras au moins que, lorsque je donne dans le romanesque, ce nest pas à demi, et que je suis aussi fou quil est possible de lêtre. Cest toujours cela, car rien au monde nest plus maussade quune folie raisonnable. Tu conviendras aussi que, lorsque jécris des lettres, ce sont plutôt des volumes que de simples billets. En tout jaime ce qui dépasse les bornes ordinaires. — Cest pourquoi je taime. Ne te moque pas trop de toutes les niaiseries que je tai griffonnées: je quitte la plume pour les mettre en action; car jen reviens toujours à mon refrain: — je veux avoir une maîtresse. Jignore si ce sera la dame du parc, la beauté du balcon, mais je te dis adieu pour me mettre en quête. Ma résolution est prise. Dût celle que je cherche se cacher au fond du royaume de Cathay ou de Samarcande, je la saurai bien dénicher. Je te ferai savoir le succès de mon entreprise ou sa non-réussite. Jespère que ce sera le succès: fais des voeux pour moi, mon cher ami. Quant à moi, je mhabille de mon plus bel habit, et sors de la maison bien décidé à ny rentrer quavec une maîtresse selon mes idées. — Jai assez rêvé; à laction maintenant.
Chapitre 2
Eh bien! mon ami, je suis rentré à la maison, je nai pas été au Cathay, à Cachemire ni à Samarcande; — mais il est juste de dire que je nai pas plus de maîtresse que jamais. — Je métais pourtant pris la main à moi-même, et juré mon grand jurement que jirais au bout du monde: je nai pas été seulement au bout de la ville. Je ne sais comment je my prends, je nai jamais pu tenir parole à personne, pas même à moi: il faut que le diable sen mêle. Si je dis: Jirai là demain, il est sûr que je resterai; si je me propose daller au cabaret, je vais à léglise; si je veux aller à léglise, les chemins sembrouillent sous mes pieds comme des écheveaux de fil, et je me trouve dans un endroit tout différent. Je jeûne quand jai décidé de faire une orgie, et ainsi de suite. Aussi je crois que ce qui mempêche davoir une maîtresse, cest que jai résolu den avoir une.
Il faut que je te raconte mon expédition de point en point: cela vaut bien les honneurs de la narration. Javais passé ce jour-là deux grandes heures au moins à ma toilette. Javais fait peigner et friser mes cheveux, retrousser et cirer le peu que jai de moustaches, et, lémotion du désir animant un peu la pâleur ordinaire de ma figure, je nétais réellement pas trop mal. Enfin, après mêtre attentivement regardé au miroir sous des jours différents pour voir si jétais assez beau et si javais la mine assez galante, je suis sorti résolument de la maison le front haut, le menton relevé, le regard direct, une main sur la hanche, faisant sonner les talons de mes bottes comme un anspessade, coudoyant les bourgeois et ayant lair parfaitement vainqueur et triomphal.
Jétais comme un autre Jason allant à la conquête de la toison dor. — Mais, hélas! Jason a été plus heureux que moi: outre la conquête de la toison, il a fait en même temps la conquête dune belle princesse, et moi, je nai ni princesse ni toison.
Je men allais donc par les rues, avisant toutes les femmes, et courant à elles et les regardant au plus près quand elles me semblaient valoir la peine dêtre examinées. — Les unes prenaient leur grand air vertueux et passaient sans lever loeil. — Les autres sétonnaient dabord, et puis souriaient quand elles avaient les dents belles. — Quelques-unes se retournaient au bout de quelque temps pour me voir lorsquelles croyaient que je ne les regardais plus, et rougissaient comme des cerises en se trouvant nez à nez avec moi. — Le temps était beau; il y avait foule à la promenade. — Et cependant, je dois lavouer, malgré tout le respect que je porte à cette intéressante moitié du genre humain, ce quon est convenu dappeler le beau sexe est diablement laid: sur cent femmes il y en avait à peine une de passable. Celle-ci avait de la moustache; celle-là avait le nez bleu; dautres avaient des taches rouges en place de sourcils; une nétait pas mal faite, mais elle avait le visage couperosé. La tête dune seconde était charmante, mais elle pouvait se gratter loreille avec lépaule; la troisième eût fait honte à Praxitèle pour la rondeur et le moelleux de certains contours, mais elle patinait sur des pieds pareils à des étriers turcs. Une autre faisait montre des plus magnifiques épaules quon pût voir; en revanche, ses mains ressemblaient, pour la forme et la dimension, à ces énormes gants écarlates qui servent denseigne aux mercières. — En général, que de fatigue sur ces figures! comme elles sont flétries, étiolées, usées ignoblement par de petites passions et de petits vices! Quelle expression denvie, de curiosité méchante, davidité, de coquetterie effrontée! et quune femme qui nest pas belle est plus laide quun homme qui nest pas beau!
Je nai rien vu de bien, — excepté quelques grisettes; — mais il y a là plus de toile à chiffonner que de soie, et ce nest pas mon affaire. — En vérité, je crois que lhomme, et par lhomme jentends aussi la femme, est le plus vilain animal qui soit sur la terre. Ce quadrupède qui marche sur ses pieds de derrière me paraît singulièrement présomptueux de se donner de son plein droit le premier rang dans la création. Un lion, un tigre sont plus beaux que les hommes, et dans leur espèce beaucoup dindividus atteignent à toute la beauté qui leur est propre. Cela est extrêmement rare chez lhomme. — Que davortons pour un Antinoüs! que de Gothons pour une Philis.
Jai bien peur, mon cher ami, de ne pouvoir jamais embrasser mon idéal, et cependant il na rien dextravagant et de hors nature. - - Ce nest pas lidéal dun écolier de troisième. Je ne demande ni des globes divoire, ni des colonnes dalbâtre, ni des réseaux dazur; je nai employé dans sa composition ni lis, ni neige, ni rose, ni jais, ni ébène, ni corail, ni ambroisie, ni perles, ni diamants; jai laissé les étoiles du ciel en repos, et je nai pas décroché le soleil hors de saison. Cest un idéal presque bourgeois, tant il est simple, et il me semble quavec un sac ou deux de piastres je le trouverais tout fait et tout réalisé dans le premier bazar venu de Constantinople ou de Smyrne; il me coûterait probablement moins quun cheval ou quun chien de race: et dire que je narriverai pas à cela, car je sens que je ny arriverai pas! il y a de quoi en enrager, et jentre contre le sort dans les plus belles colères du monde.
Toi, — tu nes pas aussi fou que moi, tu es heureux, toi; — tu tes laissé aller tout bonnement à ta vie sans te tourmenter à la faire, et tu as pris les choses comme elles se présentaient. Tu nas pas cherché le bonheur, et il est venu te chercher; tu es aimé, et tu aimes. — Je ne tenvie pas; — ne va pas croire cela au moins: mais je me trouve moins joyeux en pensant à ta félicité que je ne devrais lêtre, et je me dis, en soupirant, que je voudrais bien jouir dune félicité pareille.
Peut-être mon bonheur a-t-il passé à côté de moi, et je ne laurai pas vu, aveugle que jétais; peut-être la voix a-t-elle parlé, et le bruit de mes tempêtes maura empêché de lentendre.
Peut-être ai-je été aimé obscurément par un humble coeur que jaurai méconnu ou brisé; peut-être ai-je été moi-même lidéal dun autre, le pôle dune âme en souffrance, — le rêve dune nuit et la pensée dun jour. — Si javais regardé à mes pieds, peut- être y aurais-je vu quelque belle Madeleine avec son urne de parfums et sa chevelure éplorée. Jallais levant les bras au ciel, désireux de cueillir les étoiles qui me fuyaient, et dédaignant de ramasser la petite pâquerette qui mouvrait son coeur dor dans la rosée et le gazon. Jai commis une grande faute: jai demandé à lamour autre chose que lamour et ce quil ne pouvait pas donner. Jai oublié que lamour était nu, je nai pas compris le sens de ce magnifique symbole. — Je lui ai demandé des robes de brocart, des plumes, des diamants, un esprit sublime, la science, la poésie, la beauté, la jeunesse, la puissance suprême, — tout ce qui nest pas lui; — lamour ne peut offrir que lui-même, et qui en veut tirer autre chose nest pas digne dêtre aimé.
Je me suis sans doute trop hâté: mon heure nest pas venue; Dieu qui ma prêté la vie ne me la reprendra pas sans que jaie vécu. À quoi bon donner au poète une lyre sans cordes, à lhomme une vie sans amour? Dieu ne peut pas commettre une pareille inconséquence; et sans doute, au moment voulu, il mettra sur mon chemin celle que je dois aimer et dont je dois être aimé. — Mais pourquoi lamour mest-il venu avant la maîtresse! pourquoi ai-je soif sans avoir de fontaine où métancher? ou pourquoi ne sais-je pas voler, comme ces oiseaux du désert, à lendroit où est leau? Le monde est pour moi un Sahara sans puits et sans dattiers. Je nai pas dans ma vie un seul coin dombre où mabriter du soleil: je souffre toutes les ardeurs de la passion sans en avoir les extases et les délices ineffables; jen connais les tourments, et nen ai pas les plaisirs. Je suis jaloux de ce qui nexiste pas; je minquiète pour lombre dune ombre; je pousse des soupirs qui nont point de but; jai des insomnies que ne vient pas embellir un fantôme adoré; je verse des larmes qui coulent jusquà terre sans être essuyées; je donne au vent des baisers qui ne me sont point rendus; juse mes yeux à vouloir saisir dans le lointain une forme incertaine et trompeuse; jattends ce qui ne doit point venir, et je compte les heures avec anxiété, comme si javais un rendez- vous.
Qui que tu sois, ange ou démon, vierge ou courtisane, bergère ou princesse, que tu viennes du nord ou du midi, toi que je ne connais pas et que jaime! oh! ne te fais pas attendre plus longtemps, ou la flamme brûlera lautel, et tu ne trouveras plus à la place de mon coeur quun morceau de cendre froide. Descends de la sphère où tu es; quitte le ciel de cristal, esprit consolateur, et viens jeter sur mon âme lombre de tes grandes ailes. Toi, femme que jaimerai, viens, que je ferme sur toi mes bras ouverts depuis si longtemps. Portes dor du palais quelle habite, roulez- vous sur vos gonds; humble loquet de sa cabane, lève-toi; rameaux des bois, ronces des chemins, décroisez-vous; enchantements de la tourelle, charmes des magiciens, soyez rompus; ouvrez-vous, rangs de la foule, et la laissez passer.
Si tu viens trop tard, ô mon idéal! je naurai plus la force de taimer: — mon âme est comme un colombier tout plein de colombes. À toute heure du jour, il sen envole quelque désir. Les colombes reviennent au colombier, mais les désirs ne reviennent point au coeur. — Lazur du ciel blanchit sous leurs innombrables essaims; ils sen vont, à travers lespace, de monde en monde, de ciel en ciel, chercher quelque amour pour sy poser et y passer la nuit: presse le pas, ô mon rêve! ou tu ne trouveras plus dans le nid vide que les coquilles des oiseaux envolés.
Mon ami, mon compagnon denfance, tu es le seul à qui je puisse conter de pareilles choses. Écris-moi que tu me plains, et que tu ne me trouves pas hypocondriaque; console-moi, je nen ai jamais eu plus besoin: que ceux qui ont une passion quils peuvent satisfaire sont dignes denvie! Livrogne ne rencontre de cruauté dans aucune bouteille; il tombe du cabaret au ruisseau, et se trouve plus heureux sur son tas dordures quun roi sur son trône. Le sensuel va chez les courtisanes chercher de faciles amours, ou des raffinements impudiques: une joue fardée, une jupe courte, une gorge débraillée, un propos libertin, il est heureux; son oeil blanchit, sa lèvre se trempe; il atteint au dernier degré de son bonheur, il a lextase de sa grossière volupté. Le joueur na besoin que dun tapis vert et dun jeu de cartes gras et usé pour se procurer les angoisses poignantes, les spasmes nerveux et les diaboliques jouissances de son horrible passion. Ces gens-là peuvent sassouvir ou se distraire; — moi, cela mest impossible; Cette idée sest tellement emparée de moi que je naime presque plus les arts, et que la poésie na plus pour moi aucun charme; ce qui me ravissait autrefois ne me fait pas la moindre impression.
Je commence à le croire, — je suis dans mon tort, je demande à la nature et à la société plus quelles ne peuvent donner Ce que je cherche nexiste point, et je ne dois pas me plaindre de ne pas le trouver. Cependant, si la femme que nous rêvons nest pas dans les conditions de la nature humaine, qui fait donc que nous naimons que celle-là et point les autres, puisque nous sommes des hommes, et que notre instinct devrait nous y porter dune invincible manière? Qui nous a donné lidée de cette femme imaginaire? de quelle argile avons-nous pétri cette statue invisible? où avons- nous pris les plumes que nous avons attachées au dos de cette chimère? quel oiseau mystique a déposé dans un coin obscur de notre âme loeuf inaperçu dont notre rêve est éclos? quelle est donc cette beauté abstraite que nous sentons, et que nous ne pouvons définir? pourquoi, devant une femme souvent charmante, disons-nous quelquefois quelle est belle, — tandis que nous la trouvons fort laide? Où est donc le modèle, le type, le patron intérieur qui nous sert de point de comparaison? car la beauté nest pas une idée absolue, et ne peut sapprécier que par le contraste. — Est-ce au ciel que nous lavons vue, — dans une étoile, — au bal, à lombre dune mère, frais bouton dune rose effeuillée? — est-ce en Italie ou en Espagne? est-ce ici ou là- bas, hier ou il y a longtemps? était-ce la courtisane adorée, la cantatrice en vogue, la fille du prince? une tête fière et noble ployant sous un lourd diadème de perles et de rubis? un visage jeune et enfantin se penchant entre les capucines et les volubilis de la fenêtre? — À quelle école appartenait le tableau où cette beauté ressortait blanche et rayonnante au milieu des noires ombres? Est-ce Raphaël qui a caressé le contour qui vous plaît? est-ce Cléomène qui a poli le marbre que vous adorez? — êtes-vous amoureux dune madone ou dune Diane? — votre idéal est-il un ange, une sylphide ou une femme? Hélas! cest un peu de tout cela, et ce nest pas cela.
Cette transparence de ton, cette fraîcheur charmante et pleine déclat, ces chairs où courent tant de sang et tant de vie, ces belles chevelures blondes se déroulant comme des manteaux dor, ces rires étincelants, ces fossettes amoureuses, ces formes ondoyantes comme des flammes, cette force, cette souplesse, ces luisants de satin, ces lignes si bien nourries, ces bras potelés, ces dos charnus et polis, toute cette belle santé appartient à Rubens. — Raphaël lui seul a pu remplir de cette couleur dambre pâle un aussi chaste linéament. Quel autre que lui a courbé ces longs sourcils si fins et si noirs, et effilé les franges de ces paupières si modestement baissées? — Croyez-vous quAllegri ne soit pour rien dans votre idéal? Cest à lui que la dame de vos pensées a volé cette blancheur mate et chaude qui vous ravit. Elle sest arrêtée bien longtemps devant ses toiles pour surprendre le secret de cet angélique sourire toujours épanoui; elle a modelé lovale de son visage sur lovale dune nymphe ou dune sainte. Cette ligne de la hanche qui serpente si voluptueusement est de lAntiope endormie. — Ces mains grasses et fines peuvent être réclamées par Danaé ou Madeleine. La poudreuse antiquité elle-même a fourni bien des matériaux pour la composition de votre jeune chimère; ces reins souples et forts que vous enlacez de vos bras avec tant de passion ont été sculptés par Praxitèle. Cette divinité a laissé tout exprès passer le petit bout de son pied charmant hors des cendres dHerculanum pour que votre idole ne fût pas boiteuse. La nature a aussi contribué pour sa part. Vous avez vu au prisme du désir, çà et là, un bel oeil sous une jalousie, un front divoire appuyé contre une vitre, une bouche souriant derrière un éventail. — Vous avez deviné un bras daprès la main, un genou daprès une cheville. Ce que vous voyiez était parfait: - - vous supposiez le reste comme ce que vous voyiez, et vous lacheviez avec les morceaux dautres beautés enlevés ailleurs. — La beauté idéale, réalisée par les peintres, ne vous a pas même suffi, et vous êtes allé demander aux poètes des contours encore plus arrondis, des formes plus éthérées, des grâces plus divines, des recherches plus exquises; vous les aviez priés de donner le souffle et la parole à votre fantôme, tout leur amour, toute leur rêverie, toute leur joie et leur tristesse, leur mélancolie et leur morbidesse, tous leurs souvenirs et toutes leurs espérances, leur science et leur passion, leur esprit et leur coeur; vous leur avez pris tout cela, et vous avez ajouté, pour mettre le comble à limpossible, votre passion à vous, votre esprit à vous, votre rêve et votre pensée. Létoile a prêté son rayon, la fleur son parfum, la palette sa couleur, le poète son harmonie, le marbre sa forme, vous votre désir. — Le moyen quune femme réelle, mangeant et buvant, se levant le matin et se couchant le soir, si adorable et si pétrie de grâces quelle soit dailleurs, puisse soutenir la comparaison avec une pareille créature! on ne peut raisonnablement lespérer, et cependant on lespère, on cherche. — Quel singulier aveuglement! cela est sublime ou absurde. Que je plains et que jadmire ceux qui poursuivent à travers toute la réalité de leur rêve, et qui meurent contents, pourvu quils aient baisé une fois leur chimère à la bouche! Mais quel sort affreux que celui des Colombs qui nont pas trouvé leur monde, et des amants qui nont pas trouvé leur maîtresse!
Ah! si jétais poète, cest à ceux dont lexistence est manquée; dont les flèches nont pas été au but, qui sont morts avec le mot quils avaient à dire et sans presser la main qui leur était destinée; cest à tout ce qui a avorté et à tout ce qui a passé sans être aperçu, au feu étouffé, au génie sans issue, à la perle inconnue au fond des mers, à tout ce qui a aimé sans être aimé, à tout ce qui a souffert et que lon na pas plaint que je consacrerais mes chants; — ce serait une noble tâche.
Que Platon avait raison de vouloir vous bannir de sa république, et quel mal vous nous avez fait, ô poètes! Que votre ambroisie nous a rendu notre absinthe encore plus amère; et comme nous avons trouvé notre vie encore plus aride et plus dévastée après avoir plongé nos yeux dans les perspectives que vous nous ouvrez sur linfini! que vos rêves ont amené une lutte terrible contre nos réalités! et comme, durant le combat, notre coeur a été piétiné et foulé par ces rudes athlètes!
Nous nous sommes assis comme Adam au pied des murs du paradis terrestre, sur les marches de lescalier qui mène au monde que vous avez créé, voyant étinceler à travers les fentes de la porte une lumière plus vive que le soleil, entendant confusément quelques notes éparses dune harmonie séraphique. Toutes les fois quun élu entre ou sort au milieu dun flot de splendeur, nous tendons le cou pour tâcher de voir quelque chose par le battant ouvert. Cest une architecture féerique qui na son égale que dans les contes arabes. Des entassements de colonnes, des arcades superposées, des piliers tordus en spirale, des feuillages merveilleusement découpés, des trèfles évidés, du porphyre, du jaspe, du lapis-lazuli, que sais-je, moi! des transparences et des reflets éblouissants, des profusions de pierreries étranges, des sardoines, du chrysobéryl, des aigues-marines, des opales irisées, de lazerodrach, des jets de cristal, des flambeaux à faire pâlir les étoiles, une vapeur splendide pleine de bruit et de vertige, - - luxe tout assyrien!
Le battant retombe; vous ne voyez plus rien, — et vos yeux se baissent, pleins de larmes corrosives, sur cette pauvre terre décharnée et pâle, sur ces masures en ruine, sur ce peuple en haillons, sur votre âme, rocher aride où rien ne germe, sur toutes les misères et toutes les infortunes de la réalité Ah! du moins, si nous pouvions voler jusque-là, si les degrés de cet escalier de feu ne nous brûlaient pas les pieds; mais, hélas! léchelle de Jacob ne peut être montée que par les anges!
Quel sort que celui du pauvre à la porte du riche! quelle ironie sanglante quun palais en face dune cabane, que lidéal en face du réel, que la poésie en face de la prose! quelle haine enracinée doit tordre les noeuds au fond du coeur des misérables! quels grincements de dents doivent retentir la nuit sur leur grabat, tandis que le vent apporte jusquà leur oreille les soupirs des téorbes et des violes damour! Poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, pourquoi nous avez-vous menti? Poètes, pourquoi nous avez-vous raconté vos rêves? Peintres, pourquoi avez-vous fixé sur la toile ce fantôme insaisissable qui montait et descendait de votre coeur à votre tête avec les bouillons de votre sang, et nous avez-vous dit: Ceci est une femme? Sculpteurs, pourquoi avez-vous tiré le marbre des profondeurs de Carrare pour lui faire exprimer éternellement, et aux yeux de tous, votre plus secret et plus fugitif désir? Musiciens, pourquoi avez-vous écouté, pendant la nuit, le chant des étoiles et des fleurs, et lavez-vous noté? Pourquoi avez-vous fait de si belles chansons que la voix la plus douce qui nous dit: — Je taime! — nous parait rauque comme le grincement dune scie ou le croassement dun corbeau? — Soyez maudits, imposteurs!… et puisse le feu du ciel brûler et détruire tous les tableaux, tous les poèmes, toutes les statues et toutes les partitions… Ouf! voilà une tirade dune longueur interminable, et qui sort un peu du style épistolaire. — Quelle tartine!
Je me suis joliment laissé aller au lyrisme, mon très cher ami, et voilà déjà bien du temps que je pindarise assez ridiculement. Tout ceci est fort loin de notre sujet, qui est, si je men souviens bien, lhistoire glorieuse et triomphante du chevalier dAlbert au pourchas de Daraïde, la plus belle princesse du monde, comme disent les vieux romans.
Mais en vérité, lhistoire est si pauvre que je suis forcé davoir recours aux digressions et aux réflexions.
Jespère quil nen sera pas toujours ainsi, et quavant peu le roman de ma vie sera plus entortillé et plus compliqué quun imbroglio espagnol.
Après avoir erré de rue en rue, je me décidai à aller trouver un de mes amis qui devait me présenter dans une maison, où, à ce quil ma dit, on voyait un monde de jolies femmes, — une collection didéalités réelles, — de quoi satisfaire une vingtaine de poètes. — Il y en a pour tous les goûts: — des beautés aristocratiques avec des regards daigle, des yeux vert de mer, des nez droits, des mentons orgueilleusement relevés, des mains royales et des démarches de déesse; des lis dargent montés sur des tiges dor; — de simples violettes aux pâles couleurs, au doux parfum, oeil humide et baissé, cou frêle, chair diaphane; — des beautés vives et piquantes; des beautés précieuses, des beautés de tous les genres; — car cest un vrai sérail que cette maison-là, moins les eunuques et le kislar aga . — Mon ami me dit quil y a déjà fait cinq ou six passions, — tout autant; — cela me paraît extrêmement prodigieux, et jai bien peur de ne pas avoir un pareil succès; de C*** prétend que si, et que je réussirai bientôt plus que je ne le voudrai. Je nai, suivant lui, quun défaut dont je me corrigerai avec lâge et en prenant du monde, cest de faire trop de cas de la femme, et pas assez des femmes. — Il pourrait bien y avoir quelque chose de vrai là- dedans. — Il dit que je serai parfaitement aimable quand je me serai défait de ce petit travers. Dieu le veuille! Il faut que les femmes sentent que je les méprise; car un compliment, quelles trouveraient adorable et du dernier charmant dans la bouche dun autre, les met en colère et leur déplaît dans la mienne, autant que lépigramme la plus sanglante. Cela tient probablement à ce que de C*** me reproche.
Le coeur me battait un peu en montant lescalier, et jétais à peine remis de mon émotion que de C***, me poussant par le coude, me mit face à face avec une femme dune trentaine dannées environ, — assez belle, — parée avec un luxe sourd et une prétention extrême de simplicité enfantine, — ce qui ne lempêchait pas dêtre plaquée de rouge comme une roue de carrosse: — cétait la dame du lieu.
De C***, prenant cette voix grêle et moqueuse si différente de sa voix habituelle, et dont il se sert dans le monde quand il veut faire le charmant, lui dit avec force démonstrations de respect ironique, où perçait visiblement le plus profond mépris, moitié bas, moitié haut:
— Cest ce jeune homme dont je vous ai parlé lautre jour, — un homme dun mérite très distingué; — il est on ne peut mieux né, et je pense quil ne pourra que vous être agréable de le recevoir; cest pourquoi jai pris la liberté de vous le présenter.
— Assurément, monsieur, vous avez très bien fait, répliqua la dame en minaudant de la manière la plus outrée. Puis elle se retourna vers moi, et, après mavoir détaillé du coin de loeil en connaisseuse habile, et dune façon qui me fit rougir par-dessus les oreilles: — Vous pouvez vous regarder comme invité une fois pour toutes, et venir aussi souvent que vous aurez une soirée à perdre.
Je minclinai assez gauchement et balbutiai quelques mots sans suite qui ne durent pas lui donner une haute idée de mes moyens; dautres personnes entrèrent, ce qui me délivra des ennuis inséparables de la présentation. De C*** me tira dans un coin de fenêtre, et se mit à me sermonner dimportance.
— Que diable! tu vas me compromettre; je tai annoncé comme un phénix desprit, un homme à imagination effrénée, un poète lyrique, tout ce quil y a de plus transcendant et de plus passionné, et tu restes là comme une souche, sans sonner mot! Quelle pauvre imaginative! Je te croyais la veine plus féconde; allons donc, lâche la bride à ta langue, babille à tort et à travers; tu nas pas besoin de dire des choses sensées et judicieuses, au contraire, cela pourrait têtre nuisible; parle, voilà lessentiel; parle beaucoup, parle longtemps; attire lattention sur toi; jette-moi de côté toute crainte et toute modestie; mets-toi bien dans la tête que tous ceux qui sont ici sont des sots, ou à peu près, et noublie pas quun orateur qui veut réussir ne peut mépriser assez son auditoire. — Que te semble de la maîtresse de la maison?
— Elle me déplaît déjà considérablement; et, quoique je lui aie parlé à peine trois minutes, je mennuyais autant que si jeusse été son mari.
— Ah! voilà ce que tu en penses?
— Mais oui.
— Ta répugnance pour elle est donc tout à fait insurmontable? — Tant pis; il aurait été décent pour toi de lavoir, ne fût-ce quun mois, cela est du bon air, et un jeune homme un peu bien ne peut être mis dans le monde que par elle.
— Eh bien! je laurai, fis-je dun air assez piteux, puisquil le faut; mais cela est-il aussi nécessaire que tu as lair de le croire?
— Hélas, oui! cela est du dernier indispensable, et je men vais ten expliquer les raisons. Mme de Thémines est à la mode maintenant; elle a tous les ridicules du jour dune manière supérieure, quelquefois ceux de demain, mais jamais ceux dhier: elle est parfaitement au courant. On portera ce quelle porte, et elle ne porte pas ce quon a porté. Elle est riche dailleurs, et ses équipages sont du meilleur goût. — Elle na pas desprit, mais beaucoup de jargon; elle a des goûts fort vifs et peu de passion. On lui plaît, mais on ne la touche pas; cest un coeur froid et une tête libertine. Quant à son âme, si elle en a une, ce qui est douteux, elle est des plus noires, et il ny a pas de méchancetés et de bassesses dont elle ne soit capable; mais elle est extrêmement adroite et conserve les dehors, juste ce quil est nécessaire pour quon ne puisse rien prouver contre elle. Ainsi, elle couchera très bien avec un homme et ne lui écrira pas le billet le plus simple. Aussi ses ennemis les plus intimes ne trouvent rien à dire sur elle, sinon quelle met son rouge trop haut, et que certaines portions de sa personne nont pas, en vérité, toute la rondeur quelles paraissent avoir, — ce qui est faux.
— Comment le sais-tu?
— La question est bonne! — comme on sait ces sortes de choses, en men assurant par moi-même.
— Tu as donc eu aussi Mme de Thémines!
— Certainement! Pourquoi donc ne laurais-je pas eue? Il eût été de la dernière inconvenance que je ne leusse pas. — Elle ma rendu de grands services, et je lui en suis fort reconnaissant.
— Je ne comprends pas le genre de services quelle peut tavoir rendus…
— Serais-tu réellement un sot? me dit alors de C*** en me regardant avec la mine la plus comique du monde.
— Ma foi, jen ai bien peur; — et faut-il donc tout te dire? Mme de Thémines passe, et à juste titre, pour avoir des lumières spéciales à de certains endroits, et un jeune homme quelle a pris et gardé pendant quelque temps peut hardiment se présenter partout, et être sûr quil ne restera pas longtemps sans avoir une affaire, et deux plutôt quune. — Outre cet ineffable avantage, il y en a un autre qui nest pas moindre, cest que, dès que les femmes de cette société te verront lamant en titre de Mme de Thémines, neussent-elles pas le plus léger goût pour toi, elles se feront un plaisir et un devoir de tenlever à une femme à la mode comme est celle-ci; et, au lieu des avances et des démarches que tu aurais à faire, tu nauras que lembarras du choix, et tu deviendras nécessairement le point de mire de toutes les agaceries et de toutes les minauderies possibles.
Cependant si elle tinspire une répugnance trop forte, ne la prends pas. Tu ny es pas précisément obligé, quoique cela eût été dans la politesse et les convenances. Mais fais vite un choix et attaque-toi à celle qui te plaira le mieux ou qui semblera offrir le plus de facilités, car tu perdrais, en différant, le bénéfice de la nouveauté et lavantage quelle te donne pendant quelques jours sur tous les cavaliers qui sont ici. Toutes ces dames ne conçoivent rien à ces passions qui naissent dans lintimité et se développent lentement dans le respect et dans le silence: elles sont pour les coups de foudre et les sympathies occultes; — chose merveilleusement bien imaginée pour épargner les ennuis de la résistance et toutes ces longueurs et ces redites que le sentiment entremêle au roman de lamour, et qui ne font quen différer inutilement la conclusion. — Ces dames sont très économes de leur temps, et il leur paraît tellement précieux quelles seraient au désespoir den laisser une seule minute inemployée. — Elles ont une envie dobliger le genre humain quon ne saurait trop louer, et elles aiment leur prochain comme elles-mêmes, — ce qui est parfaitement évangélique et méritoire; ce sont de très charitables créatures, qui ne voudraient, pour rien au monde, faire mourir un homme de désespoir.
Il doit déjà y en avoir trois ou quatre de _frappées _en ta faveur, et je te conseillerais amicalement de pousser ta pointe avec vivacité de ce côté-là, au lieu de tamuser à bavarder avec moi dans lembrasure dune fenêtre, ce qui ne tavancera pas à grand-chose.
— Mais, mon cher C***, je suis tout à fait neuf sur ces matières- là. Je nai point ce quil faut du monde pour distinguer au premier coup doeil une femme frappée davec une qui ne lest point; et je pourrais commettre détranges bévues, si tu ne maidais de ton expérience.
— En vérité, tu es dun primitif qui na pas de nom, et je ne croyais pas quil fût possible dêtre aussi pastoral et aussi bucolique que cela dans le bienheureux siècle où nous sommes! — Que diable fais-tu donc de cette grande paire dyeux noirs que tu as là, et qui serait de leffet le plus vainqueur, si tu savais ten servir? — Regarde-moi là-bas un peu, dans ce coin auprès de la cheminée, cette petite femme en rose qui joue avec son éventail: elle te lorgne depuis un quart dheure avec une assiduité et une fixité tout à fait significatives: il ny a quelle au monde pour être indécente dune manière aussi supérieure, et déployer une aussi noble effronterie. Elle déplaît beaucoup aux femmes, qui désespèrent de parvenir jamais à cette hauteur dimpudence, mais, en revanche, elle plaît beaucoup aux hommes, qui lui trouvent tout le piquant dune courtisane. — Il est vrai quelle est dune dépravation charmante, pleine desprit, de verve et de caprice — Cest une excellente maîtresse pour un jeune homme qui a des préjugés. — En huit jours elle vous débarrasse une conscience de tout scrupule, et vous corrompt le coeur de manière à ce que vous ne soyez jamais ridicule ni élégiaque. Elle a sur toutes choses des idées dun positif inexprimable; elle va au fond de tout avec une rapidité et une sûreté qui étonnent. Cest lalgèbre incarnée que cette petite femme-là; cest précisément ce quil faut à un rêveur et à un enthousiaste. Elle taura bientôt corrigé de ton vaporeux idéalisme: cest un grand service quelle te rendra. Elle le fera du reste avec le plus grand plaisir, car son instinct est de désenchanter des poètes.
Ma curiosité étant éveillée par la description de C***, je sortis de ma retraite, et, me glissant entre les groupes, je mapprochai de la dame et je la regardai fort attentivement: — elle pouvait avoir vingt-cinq ou vingt-six ans. Sa taille était petite, mais assez bien prise, quoique un peu chargée dembonpoint; elle avait le bras blanc et potelé, la main assez noble, le pied joli et même trop mignon, — les épaules grasses et lustrées, peu de gorge, mais ce quil y en avait fort satisfaisant et ne donnant pas mauvaise idée du reste; pour les cheveux, ils étaient extrêmement brillants et dun noir bleu comme des ailes de geai; — le coin de loeil troussé assez haut vers la tempe, le nez mince et les narines fort ouvertes, la bouche humide et sensuelle, une petite raie à la lèvre inférieure, et un duvet presque imperceptible aux commissures. Et dans tout cela une vie, une animation, une santé, une force, et je ne sais quelle expression de luxe adroitement tempérée par la coquetterie et le manège, qui en faisaient en somme une très désirable créature et justifiaient et au-delà les goûts très vifs quelle avait inspirés et quelle inspirait tous les jours.
Je la désirai; — mais je compris néanmoins que ce ne serait pas cette femme, tout agréable quelle fût, qui réaliserait mon voeu et me ferait dire: — Enfin jai une maîtresse!
Je revins à de C***, et je lui dis: — La dame me plaît assez, et je marrangerai peut-être avec elle. Mais, avant de rien dire de précis et qui mengage, je voudrais bien que tu eusses la bonté de me faire voir celles des indulgentes beautés qui ont eu lobligeance de se frapper pour moi, afin que je puisse choisir. - - Tu me ferais plaisir aussi, puisque tu me sers ici de démonstrateur, dy ajouter une petite notice et la nomenclature de leurs défauts et qualités; la manière dont il faut les attaquer et le ton quon doit employer avec elles pour que je naie pas trop lair dun provincial ou dun littérateur.
— Je veux bien, dit de C***. — Vois-tu ce beau cygne mélancolique qui déploie son cou si harmonieusement et fait remuer ses manches comme des ailes; cest la modestie même, tout ce quil y a de plus chaste et de plus virginal au monde; cest un front de neige, un coeur de glace, des regards de madone, un sourire dAgnès, elle a une robe blanche et lâme pareille; elle ne met dans ses cheveux que des fleurs doranger ou des feuilles de nénuphar, et ne tient à la terre que par un fil. Elle na jamais eu une mauvaise pensée et ignore profondément en quoi un homme diffère dune femme. La sainte Vierge est une bacchante à côté delle, ce qui dailleurs ne lempêche pas davoir eu plus damants quaucune femme que je connaisse, et assurément ce nest pas peu dire. Examine-moi un peu la gorge de cette discrète personne; — cest un petit chef-doeuvre, et réellement il est difficile de montrer autant en cachant davantage; dis-moi si, avec toutes ses restrictions et toute sa pruderie, elle nest pas dix fois plus indécente que cette bonne dame qui est à sa gauche et qui étale bravement deux hémisphères qui, sils étaient réunis, formeraient une mappemonde dune grandeur naturelle, ou que cette autre qui est à sa droite, décolletée jusquau ventre et qui fait parade de son néant avec une intrépidité charmante? — Cette virginale créature, ou je me trompe fort, a déjà supputé dans sa tête ce que les promesses de ta pâleur et de tes yeux noirs pouvaient tenir damour et de passion; et ce qui me fait dire cela, cest quelle na pas regardé une seule fois de ton côté, du moins en apparence; car elle sait faire jouer sa prunelle avec tant dart et la faire couler si adroitement dans le coin de ses yeux que rien ne lui échappe; on croirait quelle y voit par le derrière de la tête, car elle sait parfaitement ce qui se passe derrière elle. — Cest un Janus féminin. — Si tu veux réussir auprès delle, il faut laisser là les manières débraillées et victorieuses. Il faut lui parler sans la regarder, sans faire de mouvement, dans une attitude contrite, et dun ton de voix étouffé et respectueux; de cette façon, tu pourras lui dire tout ce que tu voudras, pourvu que cela soit convenablement gazé, et elle te permettra les choses les plus libres en paroles dabord, et ensuite en action. Aie soin seulement de rouler tendrement les yeux quand elle aura les siens baissés, et parle-lui des douceurs de lamour platonique et du commerce des âmes, tout en employant avec elle la pantomime la moins platonique et la moins idéale du monde! Elle est fort sensuelle et très susceptible; embrasse-la tant que tu voudras; mais, dans labandon le plus intime, noublie pas de lappeler _madame _au moins trois fois par phrase: elle sest brouillée avec moi, parce quétant couché dans son lit je lui ai dit je ne sais plus quoi en la tutoyant. Que diable! on nest pas honnête femme pour rien.
— Je nai pas grande envie, daprès ce que tu me dis, de risquer laventure: une Messaline prude! lalliance est monstrueuse et nouvelle.
— Vieille comme le monde, mon cher! cela se voit tous les jours, et rien nest plus commun. — Tu as tort de ne pas te fixer à celle-là: — Elle a un grand agrément, cest quavec elle on a toujours lair de commettre un péché mortel, et le moindre baiser paraît tout à fait damnable; tandis quavec les autres on croit à peine faire un péché véniel, et souvent même on ne croit rien faire du tout. — Cest la raison pourquoi je lai gardée plus longtemps quaucune maîtresse. — Je laurais encore, si elle ne mavait pas quitté elle-même; cest la seule femme qui mait devancé, et je lui porte un certain respect à cause de cela. — Elle a de petits raffinements de volupté on ne peut plus délicats, et ce grand art de paraître se faire extorquer ce quelle accorde très librement: ce qui donne à chacune de ses faveurs le charme dun viol. Tu trouveras dans le monde dix de ses amants qui te jureront sur leur honneur que cest la plus vertueuse créature qui soit. — Elle est précisément le contraire. — Cest une curieuse étude que danatomiser cette vertu-là sur un oreiller. — Étant prévenu, tu ne cours aucun risque, et tu nauras pas la maladresse den devenir sincèrement amoureux.
— Quel âge a donc cette adorable personne? demandai-je à de C***, car il métait impossible de le déterminer en lexaminant avec lattention la plus scrupuleuse.
— Ah! voilà, quel âge a-t-elle? cest le mystère, et Dieu seul le sait. Pour moi, qui me pique dassigner leur âge aux femmes à une minute près, je nai jamais pu trouver le sien. Seulement, dune manière approximative, jestime quelle peut avoir de dix-huit à trente-six ans. — Je lai vue en grande toilette, en déshabillé, sous le linge, et je ne puis rien tapprendre à cet égard: ma science est en défaut; lâge quelle semble le plus avoir, cest dix-huit ans, et cependant ce ne peut être son âge. — Cest un corps de vierge et une âme de fille de joie, et, pour se corrompre aussi profondément et aussi spacieusement, il faut beaucoup de temps ou de génie; il faut un coeur de bronze dans une poitrine dacier: elle na ni lun ni lautre; alors je pense quelle a trente-six ans, mais au fond je ne sais rien.
— Est-ce quelle na pas damie intime qui te pourrait donner des lumières à ce sujet?
— Non; elle est arrivée dans cette ville il y a deux ans. Elle venait de la province ou de létranger, je ne sais plus lequel — cest une admirable position pour une femme qui sait en profiter. Avec une figure comme elle en a une, elle peut se donner lâge quelle veut et ne dater que du jour où elle est arrivée ici.
— Voilà qui est on ne peut plus agréable, surtout quand quelque ride impertinente ne vient pas vous démentir, et que le temps, ce grand destructeur, a la bonté de se prêter à cette falsification de lextrait de baptême.
Il men fit voir encore quelques-unes qui, selon lui, recevraient favorablement toutes les requêtes quil me plairait de leur adresser et me traiteraient avec une philanthropie toute particulière. Mais la femme en rose du coin de la cheminée et la modeste colombe qui lui servait dantithèse étaient incomparablement mieux que toutes les autres; et, si elles navaient pas toutes les qualités que je demande, elles en avaient quelques-unes, du moins en apparence.
Je parlai toute la soirée avec elles, surtout avec la dernière, et jeus soin de jeter mes idées dans le moule le plus respectueux; - - quoiquelle me regardât à peine, je crus voir quelquefois luire ses prunelles sous leur rideau de cils, et à quelques galanteries assez vives, mais habillées de la gaze la plus pudique que je hasardai, passer à deux ou trois lignes sous sa chair une petite rougeur contenue et étouffée, assez pareille à celle que produit une liqueur rose versée dans une tasse à moitié opaque. — Ses réponses, en général, étaient sobres, mesurées, mais pourtant aiguës et pleines de trait, et donnaient à penser beaucoup plus quelles nexprimaient. Tout cela était entremêlé de réticences, de demi-mots, dallusions détournées, chaque syllabe avait son intention, chaque silence sa portée; rien au monde nétait plus diplomatique et plus charmant. — Et pourtant, quelque plaisir que jy aie pris momentanément, je ne pourrais supporter longtemps une pareille conversation. Il faut être perpétuellement en éveil et sur ses gardes, et ce que jaime le mieux dans une causerie, cest labandon et la familiarité. — Nous avons parlé dabord de musique, ce qui nous a conduits tout naturellement à parler de lopéra, et ensuite des femmes, puis de lamour, sujet dans lequel il est plus facile que dans tout autre de trouver des transitions pour passer de la généralité à la spécialité. — Nous avons fait du beau coeur à qui mieux mieux; — tu aurais ri de mentendre. — En vérité, Amadis sur la Roche pauvre nétait quun cuistre sans flamme auprès de moi. Cétaient des générosités, des abnégations, des dévouements à faire rougir de honte feu le Romain Curtius. — Je ne me croyais sincèrement pas capable dun galimatias et dun pathos aussi transcendants. — Moi, faisant du platonisme le plus quintessencié, cela ne te parait-il pas une des choses les plus bouffonnes, la meilleure scène de comédie quil se puisse voir? Et puis cet air confit en perfection, ces petites façons papelardes et chattemites que je vous avais! tubleu! — Je navais pas la mine dy toucher, et toute mère qui maurait entendu raisonner naurait pas hésité à me laisser coucher avec sa fille, tout mari maurait confié sa femme. Cest la soirée de ma vie où jai eu le plus lair vertueux et où je lai été le moins. — Je pensais quil fût plus difficile que cela dêtre hypocrite et de dire des choses que lon ne croyait point. — Il faut que ce soit assez aisé ou que jaie de fort belles dispositions pour avoir aussi agréablement réussi du premier coup. — Jai en vérité de fort beaux moments.
Quant à la dame, elle a dit beaucoup de choses très finement détaillées, et qui, malgré lair de candeur quelle y mettait, prouvent une expérience des plus consommées; on ne peut se faire une idée de la subtilité de ses distinctions. Cette femme-là scierait un cheveu en trois dans sa longueur, et elle ferait quinauds tous les docteurs angéliques et séraphiques. Au reste, à la manière dont elle parle, il est impossible de croire quelle ait même lombre dun corps. — Cest dun immatériel, dun vaporeux, dun idéal à vous casser les bras; et, si de C*** ne mavait prévenu des allures de la bête, jaurais assurément désespéré du succès de mes affaires, et je me serais tenu piteusement à lécart. Comment diable aussi, lorsquune femme vous dit pendant deux heures, de lair le plus détaché du monde, que lamour ne vit que de privations et de sacrifices et autres belles choses de ce genre, peut-on décemment espérer de lui persuader un jour de se mettre entre deux draps avec vous, pour vous fomenter la complexion et voir si vous êtes faits lun comme lautre?
Bref, nous nous sommes séparés très amis, et nous félicitant réciproquement de lélévation, de la pureté de nos sentiments.
La conversation avec lautre a été, comme tu limagines, dun genre tout à fait opposé. Nous avons ri autant que parlé. Nous nous sommes moqués, et fort spirituellement, de toutes les femmes qui étaient là; — quand je dis: Nous nous sommes moqués et fort spirituellement, je me trompe; je devrais dire: Elle sest moquée; un homme ne se moque jamais bien dune femme. Moi, jécoutais et japprouvais, car il est impossible de crayonner un trait plus vif et de le colorer plus ardemment; cest la plus curieuse galerie de caricatures que jaie jamais vue. Malgré lexagération, on sentait la vérité là-dessous; de C*** avait bien raison: la mission de cette femme est de désenchanter des poètes. Il y a autour delle une atmosphère de prose dans laquelle une idée poétique ne peut vivre. Elle est charmante et pétillante desprit, et cependant, à côté delle, on ne pense quà des choses ignobles et vulgaires; tout en lui parlant, je me sentais une foule denvies incongrues et impraticables dans le lieu où je me trouvais, comme de me faire apporter du vin et de me soûler, de la camper sur un de mes genoux et de lui baiser la gorge, — de relever le bord de sa jupe et de voir si sa jarretière était au-dessus ou au-dessous du genou, de chanter à tue-tête un refrain ordurier, de fumer une pipe ou de casser les carreaux: que sais-je? — Toute la partie animale, toute la brute se soulevait en moi; jaurais très volontiers craché sur _lIliade _dHomère et je me serais mis à genoux devant un jambon. — Je comprends parfaitement aujourdhui lallégorie des compagnons dUlysse changés en pourceaux par Circé. Circé était probablement quelque égrillarde comme ma petite femme en rose.
Chose honteuse à dire, jéprouvais un grand délice à me sentir gagné par labrutissement; je ne my opposais pas, jy aidais de toutes mes forces, tant la corruption est naturelle à lhomme, et tant il y a de boue dans largile dont il est pétri.
Cependant jeus une minute peur de cette gangrène qui me gagnait, et je voulus quitter la corruptrice; mais le parquet semblait avoir monté jusquà mes genoux, et jétais comme enchâssé à ma place.
À la fin je pris sur moi de la quitter, et, la soirée étant fort avancée, je men retournai chez moi très perplexe, très troublé et ne sachant trop ce que je devais faire. — Jhésitais entre la prude et la galante, — Je trouvais de la volupté dans lune et du piquant dans lautre; et, après un examen de conscience très détaillé et très approfondi, je maperçus non que je les aimais toutes les deux, mais que je les désirais toutes les deux, lune autant que lautre, avec assez de vivacité pour en prendre de la rêverie et de la préoccupation.
Selon toute apparence, ô mon ami! jaurai une de ces deux femmes, je les aurai peut-être toutes les deux, et pourtant je tavoue que leur possession ne me satisfait quà moitié: ce nest pas quelles ne soient fort jolies, mais à leur vue rien na crié dans moi, rien na palpité, rien na dit. — Cest elles; je ne les ai pas reconnues. — Cependant je ne crois pas que je rencontrerai beaucoup mieux du côté de la naissance et de la beauté, et de C*** me conseille de men tenir là. Assurément je le ferai, et lune ou lautre sera ma maîtresse, ou le diable memportera avant quil soit bien longtemps; mais au fond de mon coeur, une secrète voix me reproche de mentir à mon amour, et de marrêter ainsi au premier sourire dune femme que je naime point, au lieu de chercher infatigablement à travers le monde, dans les cloîtres et dans les mauvais lieux, dans les palais et dans les auberges, celle qui a été faite pour moi et que Dieu me destine, princesse ou servante, religieuse ou femme galante.
Puis je me dis que je me fais des chimères, quil est bien égal après tout que je couche avec cette femme ou avec une autre; que la terre nen déviera pas dune ligne dans sa marche, et que les quatre saisons nintervertiront pas leur ordre pour cela; que rien au monde nest plus indifférent, et que je suis bien bon de me tourmenter de pareilles billevesées: voilà ce que je me dis. — Mais jai beau dire, je nen suis ni plus tranquille ni plus résolu.
Cela tient peut-être à ce que je vis beaucoup avec moi-même, et que les plus petits détails dans une vie aussi monotone que la mienne prennent une trop grande importance. Je mécoute trop vivre et penser: jentends le battement de mes artères, les pulsations de mon coeur; je dégage, à force dattention, mes idées les plus insaisissables de la vapeur trouble où elles flottaient et je leur donne un corps. — Si jagissais davantage, je napercevrais pas toutes ces petites choses, et je naurais pas le temps de regarder mon âme au microscope, comme je le fais toute la journée. Le bruit de laction ferait envoler cet essaim de pensées oisives qui voltigent dans ma tête et métourdissent du bourdonnement de leurs ailes: au lieu de poursuivre des fantômes, je me colletterais avec des réalités; je ne demanderais aux femmes que ce quelles peuvent donner: — du plaisir, — et je ne chercherais pas à embrasser je ne sais quelle fantastique idéalité parée de nuageuses perfections. — Cette tension acharnée de loeil de mon âme vers un objet invisible ma faussé la vue. Je ne sais pas voir ce qui est, à force davoir regardé ce qui nest pas, et mon oeil si subtil pour lidéal est tout à fait myope dans la réalité; — ainsi, jai connu des femmes que tout le monde assure être ravissantes, et qui ne me paraissent rien moins que cela. — Jai beaucoup admiré des peintures généralement jugées mauvaises, et des vers bizarres ou inintelligibles mont fait plus de plaisir que les plus galantes productions. — Je ne serais pas étonné quaprès avoir tant adressé de soupirs à la lune et regardé les étoiles entre les deux yeux, après avoir tant fait délégies et dapostrophes sentimentales, je ne devienne amoureux de quelque fille de joie bien ignoble ou de quelque femme laide et vieille; - - ce serait une belle chute. — La réalité se vengera peut-être ainsi du peu de soin que jai mis à lui faire la cour: — cela ne serait-il pas bien fait, si jallais méprendre dune belle passion romanesque pour quelque maritorne ou quelque abominable gaupe? Me vois-tu jouant de la guitare sous la fenêtre dune cuisine et supplanté par un marmiton portant le roquet dune vieille douairière crachant sa dernière dent? — Peut-être aussi que, ne trouvant rien en ce monde qui soit digne de mon amour, je finirai par my adorer moi-même, comme feu Narcisse dégoïste mémoire. — Pour me garantir dun aussi grand malheur, je me regarde dans tous les miroirs et dans tous les ruisseaux que je rencontre. Au vrai, à force de rêveries et daberrations, jai une peur énorme de tomber dans le monstrueux et le hors nature. Cela est sérieux, et il y faut prendre garde. — Adieu, mon ami; — je vais de ce pas chez la dame rose, de peur de me laisser aller à mes contemplations habituelles. — Je ne pense pas que nous nous occupions beaucoup de lentéléchie, et je crois que, si nous faisons quelque chose, ce ne sera pas à coup sûr du spiritualisme, bien que la créature soit fort spirituelle: je roule soigneusement et serre dans un tiroir le patron de ma maîtresse idéale pour ne pas lessayer sur celle-ci. Je veux jouir tranquillement des beautés et des mérites quelle a. Je veux la laisser habillée dune robe à sa taille, sans tâcher de lui adapter le vêtement que jai taillé davance et à tout événement pour la dame de mes pensées. — Ce sont de fort sages résolutions, je ne sais pas si je les tiendrai — Encore une fois, adieu.
Chapitre 3
Je suis lamant en pied de la dame en rose; cest presque un état, une charge, et cela donne de la consistance dans le monde. Je nai plus lair dun écolier qui cherche une bonne fortune parmi les aïeules et qui nose débiter un madrigal à une femme, à moins quelle ne soit centenaire: je maperçois, depuis mon installation, que lon me considère beaucoup plus, que toutes les femmes me parlent avec une coquetterie jalouse et font de grands frais pour moi. — Les hommes, au contraire, y mettent plus de froideur, et, dans le peu de mots que nous échangeons, il y a quelque chose dhostile et de contraint; ils sentent quils ont en moi un rival déjà redoutable et qui peut le devenir davantage. — Il mest revenu que beaucoup dentre eux avaient amèrement critiqué ma façon de me mettre, et avaient dit que je mhabillais dune manière trop efféminée: que mes cheveux étaient bouclés et lustrés avec plus de soin quil ne convenait; que cela, joint à ma figure imberbe, me donnait un air damoiseau on ne peut plus ridicule; que jaffectais pour mes vêtements des étoffes riches et brillantes qui sentaient leur théâtre, et que je ressemblais plus à un comédien quà un homme: — toutes les banalités quon dit pour se donner le droit dêtre sale et de porter des habits pauvres et mal coupés. Mais tout cela ne fait que blanchir, et toutes les dames trouvent que mes cheveux sont les plus beaux du monde, que mes recherches sont du meilleur goût, et semblent fort disposées à me dédommager des frais que je fais pour elles, car elles ne sont point assez sottes pour croire que toute cette élégance nait pour but que mon embellissement particulier.
La dame du logis a dabord paru un peu piquée de mon choix, quelle croyait devoir nécessairement tomber sur elle, et pendant quelques jours elle en a gardé une certaine aigreur (envers sa rivale seulement; car, moi, elle ma toujours parlé de même), qui se manifestait par quelques petits: — Ma chère, — dits avec cette manière sèche et découpée que les femmes ont seules, et par quelques avis désobligeants sur sa toilette donnés à aussi haute voix que possible, comme: — Vous êtes coiffée beaucoup trop haut et pas du tout à lair de votre visage; ou: — Votre corsage poche sous les bras; qui vous a donc fait cette robe? Ou: — Vous avez les yeux bien battus; je vous trouve toute changée; et mille autres menues observations à quoi lautre ne manquait pas de riposter avec toute la méchanceté désirable quand loccasion sen présentait; et, si loccasion tardait trop, elle sen faisait elle-même une pour son usage, et rendait, et au-delà, ce quon lui avait donné. Mais bientôt, un autre objet ayant détourné lattention de linfante dédaignée, cette petite guerre de mots cessa et tout rentra dans lordre habituel.
Je tai dit sommairement que jétais lamant en pied de la dame rose; cela ne suffit pas pour un homme aussi ponctuel que tu les. Tu me demanderas sans doute comment elle sappelle: quant à son nom, je ne te le dirai pas; mais si tu veux, pour la facilité du récit, et en mémoire de la couleur de la robe avec laquelle je lai vue pour la première fois, — nous lappellerons Rosette; cest un joli nom: ma petite chienne sappelait comme cela.
Tu voudras savoir de point en point, car tu aimes la précision dans ces sortes de choses, lhistoire de nos amours avec cette belle Bradamante, et par quelles gradations successives jai passé du général au particulier, et de létat de simple spectateur à celui dacteur; comment, de public que jétais, je suis devenu amant. Je contenterai ton envie avec le plus grand plaisir. Il ny a rien de sinistre dans notre roman; il est couleur de rose, et lon ny verse dautres larmes que celles du plaisir; on ny rencontre ni longueurs ni redites, et tout y marche vers la fin avec cette hâte et cette rapidité si recommandées par Horace; — cest un véritable roman français. — Toutefois ne va pas timaginer que jai emporté la place au premier assaut. — La princesse, quoique fort humaine pour ses sujets, nest pas aussi prodigue de ses faveurs quon pourrait le croire dabord; elle en connaît trop le prix pour ne pas vous les faire acheter; elle sait trop bien aussi ce quun juste retard donne de vivacité au désir, et le ragoût quune demi-résistance ajoute au plaisir, pour se livrer à vous tout dabord, si vif que soit le goût que vous lui ayez inspiré.
Pour te conter la chose tout au long, il faut remonter un peu plus haut. Je tai fait un récit assez circonstancié de notre première entrevue. Jen ai eu encore une ou deux autres dans la même maison ou même trois, puis elle ma invité à aller chez elle; je ne me suis pas fait prier, comme tu peux le croire; jy suis allé avec discrétion dabord, puis un peu plus souvent, puis encore plus souvent, puis enfin toutes les fois que lenvie men prenait, et je dois avouer quelle men prenait au moins trois ou quatre fois par jour.
— La dame, après quelques heures dabsence, me recevait toujours comme si je fusse revenu des Indes orientales; ce à quoi jétais on ne peut plus sensible, et ce qui mobligeait à montrer ma reconnaissance dune manière marquée par les choses les plus galantes et les plus tendres du monde, auxquelles elle répondait de son mieux.
Rosette, puisque nous sommes convenus de lappeler ainsi, est une femme dun grand esprit et qui comprend lhomme de la manière la plus aimable; quoiquelle ait retardé quelques temps la conclusion du chapitre, je nai pas pris une seule fois de lhumeur contre elle: ce qui est vraiment merveilleux; car tu sais les belles fureurs où jentre lorsque je nai pas sur-le-champ ce que je désire, et quune femme dépasse le temps que je lui ai assigné dans ma tête pour se rendre. — Je ne sais pas comment elle a fait; dès la première entrevue elle ma fait comprendre que je laurais, et jen étais plus sûr que si jen eusse tenu la promesse écrite et signée de sa main. On dira peut-être que la hardiesse et la facilité de ses manières laissaient le champ libre à la témérité des espérances. Je ne pense pas que ce soit là le véritable motif: jai vu quelques femmes dont la prodigieuse liberté excluait, en quelque sorte, jusquà lombre dun doute, qui ne mont pas produit cet effet, et auprès desquelles javais des timidités et des inquiétudes pour le moins déplacées.
Ce qui fait quen général je suis bien moins aimable avec les femmes que je veux avoir quavec celles qui me sont indifférentes, cest lattente passionnée de loccasion et lincertitude où je suis de la réussite de mon projet: cela me donne du sombre et me jette dans une rêverie qui môte beaucoup de mes moyens et de ma présence desprit. Quand je vois séchapper une à une les heures que javais destinées à un autre emploi, la colère me gagne malgré moi, et je ne puis mempêcher de dire des choses fort sèches et fort aigres, qui vont quelquefois jusquà la brutalité et qui reculent mes affaires à cent lieues. Avec Rosette, je nai rien senti de tout cela; jamais, même au moment où elle me résistait le plus, je nai eu cette idée quelle voulût échapper à mon amour. Je lui ai laissé déployer tranquillement toutes ses petites coquetteries, et jai pris en patience les délais assez longs quil lui a plu dapporter à mon ardeur: sa rigueur avait quelque chose de souriant qui vous en consolait autant que possible, et dans ses cruautés les plus hyrcaniennes on entrevoyait un fond dhumanité qui ne vous permettait guère davoir une peur bien sérieuse. — Les honnêtes femmes, même lorsquelles le sont moins, ont une façon rechignée et dédaigneuse qui mest parfaitement insupportable. Elles vous ont lair toujours prêtes à sonner et à vous faire jeter à la porte par leurs laquais; — et il me semble, en vérité, quun homme qui prend la peine de faire la cour à une femme (ce qui nest pas déjà aussi agréable quon veut le croire) ne mérite pas dêtre regardé de cette manière-là. La chère Rosette na pas de ces regards-là, elle; — et je tassure quelle y trouve son profit; — cest la seule femme avec qui jaie été moi, et jai la fatuité de dire que je nai jamais été aussi bien. — Mon esprit sest déployé librement; et, par ladresse et le feu de ses répliques, elle men a fait trouver plus que je ne men croyais et plus que je nen ai peut-être réellement. — Il est vrai que jai été assez peu lyrique, — cela nest guère possible avec elle; — ce nest pas cependant quelle nait son côté poétique, malgré ce que de C*** en a dit; mais elle est si pleine de vie et de force et de mouvement, elle a lair dêtre si bien dans le milieu où elle est quon na pas envie den sortir pour monter dans les nuages. Elle remplit la vie réelle si agréablement et en fait une chose si amusante pour elle et pour les autres que la rêverie na rien à vous offrir de mieux.
Chose miraculeuse! voilà près de deux mois que je la connais, et depuis ce temps je ne me suis ennuyé que lorsque je nétais pas avec elle. Tu conviendras que cela nest pas dune femme médiocre de produire un pareil effet, car habituellement les femmes produisent sur moi leffet précisément inverse, et me plaisent beaucoup plus de loin que de près.
Rosette a le meilleur caractère du monde, avec les hommes sentend, car avec les femmes elle est méchante comme un diable; elle est gaie, vive, alerte, prête à tout, très originale dans sa manière de parler, et a toujours à vous dire quelques charmantes drôleries auxquelles on ne sattend pas: — cest un délicieux compagnon, un joli camarade avec lequel on couche, plutôt quune maîtresse; et, si javais quelques années de plus et quelques idées romanesques de moins, cela me serait parfaitement égal, et même je mestimerais le plus fortuné mortel qui soit. Mais… mais… — voilà une particule qui nannonce rien de bon, et ce diable de petit mot restrictif est malheureusement celui de toutes les langues humaines qui est le plus employé; — mais je suis un imbécile, un idiot, un véritable oison, qui ne sais me contenter de rien et qui vais toujours chercher midi à quatorze heures; et, au lieu dêtre tout à fait heureux, je ne le suis quà moitié; — à moitié, cest déjà beaucoup pour ce monde-ci, et cependant je trouve que ce nest pas assez.
Aux yeux de tout le monde, jai une maîtresse que plusieurs désirent et menvient, et que personne ne dédaignerait. Mon désir est donc rempli en apparence, et je nai plus le droit de chercher des querelles au sort. Cependant il ne me semble pas avoir une maîtresse; je le comprends par raisonnement, mais je ne le sens pas; et, si quelquun me demandait inopinément si jen ai une, je crois que je répondrais que non. — Pourtant la possession dune femme qui a de la beauté, de la jeunesse et de lesprit constitue ce que, dans tous les temps et dans tous les pays, on a appelé et appelle avoir une maîtresse, et je ne pense pas quil y ait une autre manière. Cela nempêche pas que je naie les plus étranges doutes à cet égard, et cela est poussé au point que, si plusieurs personnes sentendaient pour me soutenir que je ne suis pas lamant favorisé de Rosette, malgré lévidence palpable de la chose, je finirais par les croire.
Ne va pas imaginer, daprès ce que je te dis, que je ne laime pas, ou quelle me déplaise en quelque chose: je laime au contraire beaucoup et je la trouve ce que tout le monde la trouvera: une jolie et piquante créature. Simplement je ne me sens pas lavoir, voilà tout. Et pourtant aucune femme ne ma donné autant de plaisir, et si jamais jai compris la volupté, cest dans ses bras. — Un seul de ses baisers, la plus chaste de ses caresses me fait frissonner jusquà la plante des pieds et fait refluer tout mon sang au coeur. Arrangez tout cela. La chose est pourtant comme je te la conte. Mais le coeur de lhomme est plein de ces absurdités-là; et, sil fallait concilier toutes les contradictions quil renferme, on aurait fort à faire.
Doù cela peut-il venir? En vérité, je ne sais.
Je la vois toute la journée, et même toute la nuit, si je veux. Je lui fais toutes les caresses quil me plaît de lui faire; je lai nue ou habillée, à la ville ou à la campagne. Elle est dune complaisance inépuisable, et entre parfaitement dans tous mes caprices, si bizarres quils soient: un soir, il ma pris cette fantaisie de la posséder au milieu du salon, le lustre et les bougies allumées, le feu dans la cheminée, les fauteuils rangés en cercle comme pour une grande soirée de réception, elle en toilette de bal avec son bouquet et son éventail, tous ses diamants aux doigts et au cou, des plumes sur la tête, le costume le plus splendide possible, et moi habillé en ours; elle y a consenti. — Quand tout fut prêt, les domestiques furent très surpris de recevoir lordre de fermer les portes et de ne laisser monter personne; ils navaient pas lair de comprendre le moins du monde, et sen allèrent avec une mine hébétée qui nous fit bien rire. À coup sûr, ils pensèrent que leur maîtresse était décidément folle; mais ce quils pensaient ou ne pensaient pas ne nous importait guère.
Cette soirée est la plus bouffonne de ma vie. Te figures-tu lair que je devais avoir avec mon chapeau à plumes sous la patte, des bagues à toutes les griffes, une petite épée à garde dargent et un ruban bleu de ciel à la poignée? Je me suis approché de la belle; et, après lui avoir fait la plus gracieuse révérence, je massis à côté delle et je lassiégeai dans toutes les formes. Les madrigaux musqués, les galanteries exagérées que je lui adressais, tout le jargon de la circonstance prenait un relief singulier en passant par mon mufle dours; car javais une superbe tête en carton peint que je fus bientôt obligé de jeter sous la table tellement ma déité était adorable ce soir-là et tant javais envie de lui baiser la main et mieux que la main. La peau suivit la tête à peu de distance; car, nayant pas lhabitude dêtre ours jy étouffais très bien et plus quil nétait nécessaire. Alors la toilette de bal eut beau jeu, comme tu peux le croire; les plumes tombaient comme une neige autour de ma beauté, les épaules sortirent bientôt des manches, les seins du corset, les pieds des souliers, et les jambes des bas: les colliers défilés roulèrent sur le plancher, et je crois que jamais robe plus fraîche na été plus impitoyablement fripée et chiffonnée; la robe était de gaze dargent, et la doublure de satin blanc. Rosette a déployé dans cette occasion un héroïsme tout à fait au-dessus de son sexe, et qui ma donné delle la plus haute opinion. — Elle a assisté au sac de sa toilette comme un témoin désintéressé, et na pas montré un seul instant le moindre regret pour sa robe et ses dentelles; elle était au contraire de la gaieté la plus folle, et aidait elle-même à déchirer et à rompre ce qui ne se dénouait pas ou ne se dégrafait pas assez vite à mon gré et au sien. — Ne trouves-tu pas cela dun beau à consigner dans lhistoire à côté des plus éclatantes actions des héros de lantiquité? Cest la plus grande preuve damour quune femme puisse donner à son amant que de ne pas lui dire: Prenez garde de me chiffonner ou de me faire des taches, surtout si sa robe est neuve. — Une robe neuve est un plus grand motif de sécurité pour un mari quon ne le croit communément. — Il faut que Rosette madore, ou quelle ait une philosophie supérieure à celle dÉpictète.
Toujours est-il que je crois bien avoir payé à Rosette la valeur de sa robe et au-delà en une monnaie qui, pour navoir pas cours chez les marchands, nen est pas moins estimée et prisée. — Tant dhéroïsme méritait bien une pareille récompense. Au reste, en femme généreuse, elle ma bien rendu ce que je lui ai donné. — Jai eu un plaisir fou, presque convulsif et comme je ne me croyais pas capable den éprouver. Ces baisers sonores mêlés de rires éclatants, ces caresses frémissantes et pleines dimpatience, toutes ces voluptés âcres et irritantes, ce plaisir goûté incomplètement à cause du costume et de la situation, mais plus vif cent fois que sil eût été sans entraves, me donnèrent tellement sur les nerfs quil me prit des spasmes dont jeus quelque peine à me remettre. — Tu ne saurais timaginer lair tendre et fier dont Rosette me regardait tout en cherchant à me faire revenir, et la manière pleine de joie et dinquiétude dont elle sempressait autour de moi: sa figure rayonnait encore du plaisir quelle ressentait de produire sur moi un effet semblable en même temps que ses yeux, tout trempés de douces larmes, témoignaient de la peur quelle avait de me voir malade et de lintérêt quelle prenait à ma santé. — Jamais elle ne ma paru aussi belle quà ce moment-là. Il y avait quelque chose de si maternel et de si chaste dans son regard que joubliai totalement la scène plus quanacréontique qui venait de se passer, et me mis à genoux devant elle en lui demandant la permission de baiser sa main; ce quelle maccorda avec une gravité et une dignité singulières.
Assurément, cette femme-là nest pas aussi dépravée que de C*** le prétend, et quelle me la paru bien souvent à moi-même; sa corruption est dans son esprit et non pas dans son coeur.
Je tai cité cette scène entre vingt autres: il me semble quaprès cela on peut, sans fatuité excessive, se croire lamant dune femme. — Eh bien! cest ce que je ne fais pas. — Jétais à peine de retour chez moi que cette pensée me reprit et se mit à me travailler comme dhabitude. — Je me souvenais parfaitement de tout ce que javais fait et vu faire. — Les moindres gestes, les moindres poses, tous les plus petits détails se dessinaient très nettement dans ma mémoire; je me rappelais tout, jusquaux plus légères inflexions de voix, jusquaux plus insaisissables nuances de la volupté: seulement il ne me paraissait; pas que ce fût à moi plutôt quà un autre que toutes ces choses fussent arrivées. Je nétais pas sûr que ce ne fût une illusion, une fantasmagorie, un rêve, ou que je neusse lu cela quelque part, ou même que ce ne fût une histoire composée par moi, comme je men suis fait bien souvent. Je craignais dêtre la dupe de ma crédulité et le jouet de quelque mystification; et, malgré le témoignage de ma lassitude et les preuves matérielles que javais couché dehors, jaurais cru volontiers que je métais mis dans mes couvertures à mon heure ordinaire, et que javais dormi jusquau matin.
Je suis très malheureux de ne pouvoir acquérir la certitude morale dune chose dont jai la certitude physique. — Cest ordinairement linverse qui a lieu et cest le fait qui prouve lidée. Je voudrais me prouver le fait par lidée; je ne le puis; quoique la chose soit assez singulière, elle est. Il dépend de moi, jusquà un certain point, davoir une maîtresse; mais je ne puis me forcer à croire que jen aie une tout en layant. Si je nai pas en moi la foi nécessaire, même pour une chose aussi évidente, il mest aussi impossible de croire à un fait aussi simple quà un autre de croire à la Trinité. La foi ne sacquiert pas, et cest un pur don, une grâce spéciale du ciel.
Jamais personne autant que moi na désiré vivre de la vie des autres, et sassimiler une autre nature; — jamais personne ny a moins réussi. — Quoi que je fasse, les autres hommes ne sont guère pour moi que des fantômes, et je ne sens pas leur existence; ce nest pourtant pas le désir de reconnaître leur vie et dy participer qui me manque. — Cest la puissance ou le défaut de sympathie réelle pour quoi que ce soit. Lexistence ou la non- existence dune chose ou dune personne ne mintéresse pas assez pour que jen sois affecté dune manière sensible et convaincante. — La vue dune femme ou dun homme qui mapparaît dans la réalité ne laisse pas sur mon âme des traces plus fortes que la vision fantastique du rêve: — il sagite autour de moi un pâle monde dombres et de semblants faux ou vrais qui bourdonnent sourdement, au milieu duquel je me trouve aussi parfaitement seul que possible, car aucun nagit sur moi en bien ou en mal, et ils me paraissent dune nature tout à fait différente. — Si je leur parle et quils me répondent quelque chose qui ait à peu près le sens commun, je suis aussi surpris que si mon chien ou mon chat prenait tout à coup la parole et se mêlait à la conversation: — le son de leur voix métonne toujours, et je croirais très volontiers quils ne sont que de fugitives apparences dont je suis le miroir objectif. Inférieur ou supérieur, à coup sûr je ne suis pas de leur espèce. Il y a des moments où je ne reconnais que Dieu au-dessus de moi, et dautres où je me juge à peine légal du cloporte sous sa pierre ou du mollusque sur son banc de sable; mais dans quelque situation desprit que je me trouve, haut ou bas, je nai jamais pu me persuader que les hommes étaient vraiment mes semblables. Quand on mappelle monsieur, ou quen parlant de moi on dit: — Cet homme, — cela me paraît fort singulier. Mon nom même me semble un nom en lair et qui nest pas mon véritable nom; cependant, si bas quil soit prononcé au milieu du bruit le plus fort, je me retourne subitement avec une vivacité convulsive et fébrile dont je nai jamais bien pu me rendre compte. — Est-ce la crainte de trouver dans cet homme qui sait mon nom et pour qui le ne suis plus la foule un antagoniste ou un ennemi?
Cest surtout lorsque jai vécu avec une femme que jai le mieux senti combien ma nature repoussait invinciblement toute alliance et toute miction. Je suis comme une goutte dhuile dans un verre deau. Vous aurez beau tourner et remuer, jamais lhuile ne se pourra lier avec elle; elle se divisera en cent mille petits globules qui se réuniront et remonteront à la surface, au premier moment de calme: la goutte dhuile et le verre deau, voilà mon histoire. La volupté même, cette chaîne de diamant qui lie tous les êtres, ce feu dévorant qui fond les rochers et les métaux de lâme et les fait retomber en pleurs, comme le feu matériel fait fondre le fer et le granit, toute puissante quelle est, na jamais pu me dompter ou mattendrir. Cependant jai les sens très vifs; mais mon âme est pour mon corps une soeur ennemie, et le malheureux couple, comme tout couple possible, légal ou illégal, vit dans un état de guerre perpétuel. — Les bras dune femme, ce qui lie le mieux sur la terre, à ce quon dit, sont pour moi de bien faibles attaches, et je nai jamais été plus loin de ma maîtresse que lorsquelle me serrait sur son coeur. — Jétouffais, voilà tout.
Que de fois je me suis coloré contre moi-même! que defforts jai faits pour ne pas être ainsi! Comme je me suis exhorté à être tendre, amoureux, passionné! que souvent jai pris mon âme par les cheveux et lai traînée sur mes lèvres au beau milieu dun baiser!
Quoi que jaie fait, elle sest toujours reculée en sessuyant, aussitôt que je lai lâchée. Quel supplice pour cette pauvre âme dassister aux débauches de mon corps et de sasseoir perpétuellement à des festins où elle na rien à manger!
Cest avec Rosette que jai résolu, une fois pour toutes, déprouver si je ne suis pas décidément insociable, et si je puis prendre assez dintérêt dans lexistence dune autre pour y croire. Jai poussé les expériences jusquà lépuisement, et je ne me suis pas beaucoup éclairci dans mes doutes. Avec elle, le plaisir est si vif que lâme se trouve assez souvent, sinon touchée, au moins distraite, ce qui nuit un peu à lexactitude des observations. Après tout, jai reconnu que cela ne passait pas la peau, et que je navais quune jouissance dépiderme à laquelle lâme ne participait que par curiosité. Jai du plaisir, parce que je suis jeune et ardent; mais ce plaisir me vient de moi et non dun autre. La cause est dans moi-même plutôt que dans Rosette.
Jai beau faire, je nai pu sortir de moi une minute.
— Je suis toujours ce que jétais, cest-à-dire quelque chose de très ennuyé et de très ennuyeux, qui me déplaît fort. Je nai pu venir à bout de faire entrer dans ma cervelle lidée dun autre, dans mon âme le sentiment dun autre, dans mon corps la douleur ou la jouissance dun autre. — Je suis prisonnier dans moi-même, et toute évasion est impossible: le prisonnier veut séchapper, les murs ne demandent pas mieux que de crouler, les portes que de souvrir pour lui livrer passage; je ne sais quelle fatalité retient invinciblement chaque pierre à sa place, et chaque verrou dans ses ferrures; il mest aussi impossible dadmettre quelquun chez moi que daller moi-même chez les autres; je ne saurais ni faire ni recevoir de visites et je vis dans le plus triste isolement au milieu de la foule: mon lit peut nêtre pas veuf, mais mon coeur lest toujours.
Ah! ne pouvoir saugmenter dune seule parcelle, dun seul atome; ne pouvoir faire couler le sang des autres dans ses veines; voir toujours de ses yeux, ni plus clair, ni plus loin, ni autrement; entendre les sons avec les mêmes oreilles et la même émotion; toucher avec les mêmes doigts; percevoir des choses variées avec un organe invariable; être condamné au même timbre de voix, au retour des mêmes tons, des mêmes phrases et des mêmes paroles, et ne pouvoir sen aller, se dérober à soi-même, se réfugier dans quelque coin où lon ne se suive pas; être forcé de se garder toujours, de dîner et de coucher avec soi, — dêtre le même homme pour vingt femmes nouvelles; traîner, au milieu des situations les plus étranges du drame de notre vie, un personnage obligé et dont vous savez le rôle par coeur; penser les mêmes choses, avoir les mêmes rêves: — quel supplice, quel ennui!
Jai désiré le cor des frères Tangut, le chapeau de Fortunatus, le bâton dAbaris, lanneau de Gygès; jaurais vendu mon âme pour arracher la baguette magique de la main dune fée, mais je nai jamais rien tant souhaité que de rencontrer sur la montagne, comme Tirésias le devin, ces serpents qui font changer de sexe; et ce que jenvie le plus aux dieux monstrueux et bizarres de lInde, ce sont leurs perpétuels _avatars _et leurs transformations innombrables.
Jai commencé par avoir envie dêtre un autre homme; — puis, faisant réflexion que je pouvais par lanalogie prévoir à peu près ce que je sentirais, et alors ne pas éprouver la surprise et le changement attendus, jaurais préféré dêtre femme; cette idée mest toujours venue, lorsque javais une maîtresse qui nétait pas laide; car une femme laide est un homme pour moi, et aux instants de plaisirs jaurais volontiers changé de rôle, car il est bien impatientant de ne pas avoir la conscience de leffet quon produit et de ne juger de la jouissance des autres que par la sienne. Ces pensées et beaucoup dautres mont souvent donné, dans les moments où il était le plus déplacé, un air méditatif et rêveur qui ma fait accuser bien à tort vraiment de froideur et dinfidélité.
Rosette, qui ne sait pas tout cela, fort heureusement, me croit lhomme le plus amoureux de la terre; elle prend cette impuissante _fureur _pour une fureur de passion, et elle se prête de son mieux à tous les caprices expérimentaux qui me passent par la tête.
Jai fait tout ce que jai pu pour me convaincre de sa possession: jai tâché de descendre dans son coeur, mais je me suis toujours arrêté à la première marche de lescalier, à sa peau ou sur sa bouche. Malgré lintimité de nos relations corporelles, je sens bien quil ny a rien de commun entre nous. Jamais une idée pareille aux miennes na ouvert ses ailes dans cette tête jeune et souriante; jamais ce coeur de vie et de feu, qui soulève palpitant une gorge si ferme et si pure, na battu à lunisson de mon coeur. Mon âme ne sest jamais unie avec cette âme. Cupidon, le dieu aux ailes dépervier, na pas embrassé Psyché sur son beau front divoire. Non! — cette femme nest pas ma maîtresse.
Si tu savais tout ce que jai fait pour forcer mon âme à partager lamour de mon corps! avec quelle furie jai plongé ma bouche dans sa bouche, trempé mes bras dans ses cheveux, et comme jai serré étroitement sa taille ronde et souple. Comme lantique Salmacis, lamoureuse du jeune Hermaphrodite, je tâchais de fondre son corps avec le mien; je buvais son haleine et les tièdes larmes que la volupté faisait déborder du calice trop plein de ses yeux. Plus nos corps senlaçaient et plus nos étreintes étaient intimes, moins je laimais. Mon âme, assise tristement, regardait dun air de pitié ce déplorable hymen où elle nétait pas invitée, ou se voilait le front de dégoût et pleurait silencieusement sous le pan de son manteau. — Tout cela tient peut-être à ce que réellement je naime pas Rosette, toute digne dêtre aimée quelle soit, et quelque envie que jen aie.
Pour me débarrasser de lidée que jétais moi, je me suis composé des milieux très étranges, où il était tout à fait improbable que je me rencontrasse, et jai tâché, ne pouvant jeter mon individualité aux orties, de la dépayser de façon quelle ne se reconnût plus. Jy ai assez médiocrement réussi, et ce diable de moi me suit obstinément; il ny a pas moyen de sen défaire; — je nai pas la ressource de lui faire dire, comme aux autres importuns, que je suis sorti ou que je suis allé à la campagne.
Jai eu ma maîtresse au bain, et jai fait le Triton de mon mieux. — La mer était une fort grande cuve de marbre. — Quant à la Néréide, ce quelle faisait voir accusait leau, toute transparente quelle fût, de ne pas lêtre encore assez pour lexquise beauté des choses quelle cachait. — Je laie eue la nuit, au clair de lune, dans une gondole avec de la musique.
Cela serait fort commun à Venise, mais ici cela lest fort peu. — Dans sa voiture lancée au grand galop, au milieu du bruit des roues, des sauts et des cahots, tantôt illuminés par les lanternes, tantôt plongés dans la plus profonde obscurité… — Cest une manière qui ne manque pas dun certain piquant, et je te conseille den user: mais joubliais que tu es un vénérable patriarche, et que tu ne donnes point dans de pareils raffinements. — Je suis entré chez elle par la fenêtre, ayant la clef de la porte dans ma poche. — Je lai fait venir chez moi en plein jour, et enfin je lai compromise de telle façon que personne maintenant (excepté moi, bien entendu) ne doute quelle ne soit ma maîtresse.
À cause de toutes ces inventions qui, si je nétais aussi jeune, auraient lair des ressources dun libertin blasé, Rosette madore principalement et par-dessus tous autres. Elle y voit lardeur dun amour pétulant que rien ne peut contenir, et qui est le même malgré la diversité des temps et des lieux. Elle y voit leffet sans cesse renaissant de ses charmes et le triomphe de sa beauté, et, en vérité, je voudrais quelle eût raison, et ce nest point ma faute ni la sienne non plus, il faut être juste, si elle ne la pas.
Le seul tort que jaie envers elle, cest dêtre moi. Si je lui disais cela, lenfant répondrait bien vite que cest précisément mon plus grand mérite à ses yeux; ce qui serait plus obligeant que sensé.
Une fois, — cétait dans les commencements de notre liaison, — jai cru être arrivé à mon but, une minute jai cru avoir aimé; — jai aimé. — Ô mon ami! je nai vécu que cette minute-là, et, si cette minute eût été une heure, je fusse devenu un dieu — Nous étions sortis tous les deux à cheval, moi sur mon cher Ferragus, elle sur une jument couleur de neige qui a lair dune licorne, tant elle a les pieds déliés et lencolure svelte. Nous suivions une grande allée dormes dune hauteur prodigieuse; le soleil descendait sur nous, tiède et blond, tamisé par les déchiquetures du feuillage, — des losanges doutremer scintillaient par places dans des nuages pommelés, de grandes lignes dun bleu pâle jonchaient les bords de lhorizon et se changeaient en un vert pomme extrêmement tendre, lorsquelles se rencontraient avec les tons orangés du couchant. — Laspect du ciel était charmant et singulier; la brise nous apportait je ne sais quelle odeur de fleurs sauvages on ne peut plus ravissante. — De temps en temps un oiseau partait devant nous et traversait lallée en chantant. - - La cloche dun village que lon ne voyait pas sonnait doucement lAngélus, et les sons argentins, qui ne nous arrivaient quatténués par léloignement, avaient une douceur infinie. Nos bêtes allaient le pas et marchaient côte à côte dune manière si égale que lune ne dépassait pas lautre. — Mon coeur se dilatait, et mon âme débordait sur mon corps. — Je navais jamais été si heureux. Je ne disais rien, ni Rosette non plus, et pourtant nous ne nous étions jamais aussi bien entendus. — Nous étions si près lun de lautre que ma jambe touchait le ventre du cheval de Rosette. Je me penchai vers elle et passai mon bras autour de sa taille; elle fit le même mouvement de son côté, et renversa sa tête sur mon épaule. Nos bouches se prirent; ô quel chaste et délicieux baiser! — Nos chevaux marchaient toujours avec leur bride flottante sur le cou. — Je sentais le bras de Rosette se relâcher et ses reins ployer de plus en plus. — Moi- même je faiblissais et jétais près de mévanouir. — Ah! je tassure que dans ce moment-là je ne songeais guère si jétais moi ou un autre. Nous allâmes ainsi jusquau bout de lallée, où un bruit de pas nous fit reprendre brusquement notre position; cétaient des gens de connaissance aussi à cheval qui vinrent à nous et nous parlèrent. Si javais eu des pistolets, je crois que jaurais tiré sur eux.
Je les regardais dun air sombre et furieux, qui aura dû leur paraître bien singulier. — Après tout, javais tort de me mettre si fort en colère contre eux, car ils mavaient rendu, sans le vouloir, le service de couper mon plaisir à point, au moment où, par son intensité même, il allait devenir une douleur ou saffaisser sous sa violence. — Cest une science que lon ne regarde pas avec tout le respect quon lui doit que celle de sarrêter à temps. — Quelquefois, en étant couché avec une femme, on lui passe le bras sous la taille: cest dabord une grande volupté de sentir la tiède chaleur de son corps, la chair douce et veloutée de ses reins, livoire poli de ses flancs et de refermer sa main sur sa gorge qui se dresse et frissonne. — La belle sendort dans cette position amoureuse et charmante; la cambrure de ses reins devient moins prononcée; sa gorge sapaise; son flanc est soulevé par la respiration plus large et plus régulière du sommeil; ses muscles se dénouent, sa tête roule dans ses cheveux. — Cependant votre bras est plus pressé, vous commencez à vous apercevoir que cest une femme et non pas une sylphide: — mais vous nôteriez votre bras pour rien au monde, il y a beaucoup de raisons pour cela: la première, cest quil est assez dangereux de réveiller une femme avec qui lon est couché; il faut être en état de substituer au rêve délicieux quelle fait sans doute une réalité encore plus délicieuse; la seconde, cest quen la priant de se soulever pour retirer votre bras vous lui dites dune manière indirecte quelle est lourde et quelle vous gêne, ce qui nest pas honnête, ou bien vous lui faites entendre que vous êtes faible ou fatigué, chose extrêmement humiliante pour vous et qui vous nuira infiniment dans son esprit; — la troisième est que, comme lon a eu du plaisir dans cette position, lon croit quen la gardant on pourra en éprouver encore, en quoi lon se trompe. - - Le pauvre bras se trouve pris sous la masse qui lopprime, le sang sarrête, les nerfs sont tiraillés, et lengourdissement vous picote avec ses millions daiguilles: vous êtes une manière de petit Milon Crotoniate, et le matelas de votre lit et le dos de votre divinité représentent assez exactement les deux parties de larbre qui se sont rejointes. — Le jour vient enfin, qui vous délivre de ce martyre, et vous sautez à bas de ce chevalet avec plus dempressement quaucun mari nen met à descendre de léchafaud nuptial.
Ceci est lhistoire de bien des passions.
— Cest celle de tous les plaisirs.
Quoi quil en soit, — malgré linterruption ou à cause de linterruption, jamais volupté pareille na passé sur ma tête: je me sentais réellement un autre. Lâme de Rosette était entrée tout entière dans mon corps. — Mon âme mavait quitté et remplissait son coeur comme son âme à elle remplissait le mien. — Sans doute, elles sétaient rencontrées au passage dans ce long baiser équestre, comme Rosette la appelé depuis (ce qui ma fâché par parenthèse), et sétaient traversées et confondues aussi intimement que le peuvent faire les âmes de deux créatures mortelles sur un grain de boue périssable.
Les anges doivent assurément sembrasser ainsi, et le vrai paradis nest pas au ciel, mais sur la bouche dune personne aimée.
Jai attendu vainement une minute pareille, et jen ai sans succès provoqué le retour. Nous avons été bien souvent nous promener à cheval dans lallée du bois, par de beaux couchers de soleil; les arbres avaient la même verdure, les oiseaux chantaient la même chanson, mais nous trouvions le soleil terne, le feuillage jauni: le chant des oiseaux nous paraissait aigre et discordant, lharmonie nétait plus en nous. Nous avons mis nos chevaux au pas, et nous avons essayé le même baiser. — Hélas! nos lèvres seules se joignaient, et ce nétait que le spectre de lancien baiser. — Le beau, le sublime, le divin, le seul vrai baiser que jaie donné et reçu en ma vie était envolé à tout jamais. — Depuis ce jour-là je suis toujours revenu du bois avec un fond de tristesse inexprimable. — Rosette, toute gaie et folâtre quelle soit habituellement, ne peut échapper à cette impression, et sa rêverie se trahit par une petite moue délicatement plissée qui vaut au moins son sourire.
Il ny a guère que la fumée du vin et le grand éclat des bougies qui me puissent faire revenir de ces mélancolies-là. Nous buvons tous les deux comme des condamnés à mort, silencieusement et coup sur coup, jusquà ce que nous ayons atteint la dose quil nous faut; alors nous commençons à rire et à nous moquer du meilleur coeur de ce que nous appelons notre sentimentalité.
Nous rions, — parce que nous ne pouvons pleurer. — Ah! qui pourra faire germer une larme au fond de mon oeil tari?
Pourquoi ai-je eu tant de plaisir ce soir-là? Il me serait bien difficile de le dire. Jétais pourtant le même homme, Rosette la même femme. Ce nétait pas la première fois que je me promenais à cheval, ni elle non plus. Nous avions déjà vu se coucher le soleil, et ce spectacle ne nous a pas autrement touchés que la vue dun tableau que lon admire, selon que les couleurs en sont plus ou moins brillantes. Il y a plus dune allée dormes et de marronniers dans le monde, et celle-là nétait pas la première que nous parcourions; qui donc nous y a fait trouver un charme si souverain, qui métamorphosait les feuilles mortes en topazes, les feuilles vertes en émeraudes, qui avait doré tous ces atomes voltigeants, et changé en perles toutes ces gouttes deau égrenées sur la pelouse, qui donnait une harmonie si douce aux sons dune cloche habituellement discordante, et aux piaillements de je ne sais quels oisillons? — Il fallait quil y eût dans lair une poésie bien pénétrante puisque nos chevaux mêmes paraissaient la sentir.
Rien au monde cependant nétait plus pastoral et plus simple: quelques arbres, quelques nuages, cinq ou six brins de serpolet, une femme et un rayon de soleil brochant sur le tout comme un chevron dor sur un blason. — Il ny avait dailleurs, dans ma sensation, ni surprise ni étonnement. Je me reconnaissais bien. Je nétais jamais venu dans cet endroit, mais je me rappelais parfaitement et la forme des feuilles et la position des nuées, cette colombe blanche qui traversait le ciel, senvolait dans la même direction; cette petite cloche argentine, que jentendais pour la première fois, avait bien souvent tinté à mon oreille, et sa voix me semblait une voix damie; javais, sans y être jamais passé, parcouru cette allée bien des fois avec des princesses montées sur des licornes; les plus voluptueux de mes rêves sy allaient promener tous les soirs, et mes désirs sy étaient donné des baisers absolument pareils à celui échangé par moi et Rosette. — Ce baiser navait rien de nouveau pour moi; mais il était tel que javais pensé quil serait. Cest peut-être la seule fois de ma vie que je nai pas été désappointé, et que la réalité ma paru aussi belle que lidéal. — Si je pouvais trouver une femme, un paysage, une architecture, quelque chose qui répondit à mon désir intime aussi parfaitement que cette minute-là a répondu à la minute que javais rêvée, je naurais rien à envier aux dieux, et je renoncerais très volontiers à ma stalle du paradis. — Mais, en vérité, je ne crois pas quun homme de chair pût résister une heure à des voluptés si pénétrantes; deux baisers comme cela pomperaient une existence entière, et feraient vide complet dans une âme et dans un corps. — Ce nest pas cette considération-là qui marrêterait; car, ne pouvant prolonger ma vie indéfiniment, il mest égal de mourir, et jaimerais mieux mourir de plaisir que de vieillesse ou dennui. Mais cette femme nexiste pas. — Si, elle existe; — je nen suis peut-être séparé que par une cloison. — Je lai peut-être coudoyée hier ou aujourdhui.
Que manque-t-il à Rosette pour être cette femme-là? — Il lui manque que je le croie. Quelle fatalité me fait donc avoir toujours pour maîtresses des femmes que je naime pas. Son cou est assez poli pour y suspendre les colliers les mieux ouvrés; ses doigts sont assez effilés pour faire honneur aux plus belles et aux plus riches bagues; le rubis rougirait de plaisir de briller au bout vermeil de son oreille délicate; sa taille pourrait ceindre le ceste de Vénus; mais cest lamour seul qui sait nouer lécharpe de sa mère.
Tout le mérite qua Rosette est en elle, je ne lui ai rien prêté. Je nai pas jeté sur sa beauté ce voile de perfection dont lamour enveloppe la personne aimée; — le voile dIsis est un voile transparent à côté de celui-là. — Il ny a que la satiété qui en puisse lever le coin.
Je naime pas Rosette; du moins lamour que jai pour elle, si jen ai, ne ressemble pas à lidée que je me suis faite de lamour. — Après cela mon idée nest peut-être pas juste. Je nose rien décider. Toujours est-il quelle me rend tout à fait insensible au mérite des autres femmes, et je nai désiré personne avec un peu de suite depuis que je la possède. — Si elle a à être jalouse, ce nest que de fantômes, ce dont elle sinquiète assez peu, et pourtant mon imagination est sa plus redoutable rivale; cest une chose dont, avec toute sa finesse, elle ne sapercevra probablement jamais.
Si les femmes savaient cela! — Que dinfidélités lamant le moins volage fait à la maîtresse la plus adorée! — Il est à présumer que les femmes nous le rendent et au-delà; mais elles font comme nous, et nen disent rien. — Une maîtresse est un thème obligé qui disparaît ordinairement sous les fioritures et les broderies. — Bien souvent les baisers quon lui donne ne sont pas pour elle; cest lidée dune autre femme que lon embrasse dans sa personne, et elle profite plus dune fois (si cela peut sappeler un profit) des désirs inspirés par une autre. Ah! que de fois, pauvre Rosette, tu as servi de corps à mes rêves et donné une réalité à tes rivales; que dinfidélités dont tu as été involontairement la complice! Si tu avais pu penser, aux moments où mes bras te serraient avec tant de force, où ma bouche sunissait le plus étroitement à la tienne, que ta beauté et ton amour ny étaient pour rien, que ton idée était à mille lieues de moi; si lon tavait dit que ces yeux, voilés damoureuses langueurs, ne sabaissaient que pour ne pas te voir et ne pas dissiper lillusion que tu ne servais quà compléter, et quau lieu dêtre une maîtresse tu nétais quun instrument de volupté, un moyen de tromper un désir impossible à réaliser!
Ô célestes créatures, belles vierges frêles et diaphanes qui penchez vos yeux de pervenche et joignez vos mains de lis sur les tableaux à fond dor des vieux maîtres allemands, saintes des vitraux, martyres des missels qui souriez si doucement au milieu des enroulements des arabesques, et qui sortez si blondes et si fraîches de la cloche des fleurs! — ô vous, belles courtisanes couchées toutes nues dans vos cheveux sur des lits semés de roses, sous de larges rideaux pourpres, avec vos bracelets et vos colliers de grosses perles, votre éventail et vos miroirs où le couchant accroche dans lombre une flamboyante paillette! — brunes filles du Titien, qui nous étalez si voluptueusement vos hanches ondoyantes, vos cuisses fermes et dures, vos ventres polis et vos reins souples et musculeux! — antiques déesses, qui dressez votre blanc fantôme sous les ombrages du jardin! — vous faites partie de mon sérail; je vous ai possédées tour à tour. — Sainte Ursule, jai baisé tes mains sur les belles mains de Rosette; — jai joué avec les noirs cheveux de la Muranèse, et jamais Rosette na eu tant de peine à se recoiffer; virginale Diane, jai été avec toi plus quActéon, et je nai pas été changé en cerf: cest moi qui ai remplacé ton bel Endymion! — Que de rivales dont on ne se défie pas, et dont on ne peut se venger! encore ne sont-elles pas toujours peintes ou sculptées!
Femmes, quand vous voyez votre amant devenir plus tendre que de coutume, vous étreindre dans ses bras avec une émotion extraordinaire; quand il plongera sa tête dans vos genoux et la relèvera pour vous regarder avec des yeux humides et errants; quand la jouissance ne fera quaugmenter son désir, et quil éteindra votre voix sous ses baisers, comme sil craignait de lentendre, soyez certaines quil ne sait seulement pas si vous êtes là; quil a, en ce moment, rendez-vous avec une chimère que vous rendez palpable, et dont vous jouez le rôle. — Bien des chambrières ont profité de lamour quinspiraient des reines. — Bien des femmes ont profité de lamour quinspiraient des déesses, et une réalité assez vulgaire a souvent servi de socle à lidole idéale. Cest pourquoi les poètes prennent habituellement dassez sales guenipes pour maîtresses. — On peut coucher dix ans avec une femme sans lavoir jamais vue; — cest lhistoire de beaucoup de grands génies et dont les relations ignobles ou obscures ont fait létonnement du monde.
Je nai fait à Rosette que des infidélités de ce genre-là. Je ne lai trahie que pour des tableaux et des statues, et elle a été de moitié dans la trahison. Je nai pas sur la conscience le plus petit péché matériel à me reprocher. Je suis, de ce côté, aussi blanc que la neige Jung-Frau, et pourtant, sans être amoureux de personne, je désirerais lêtre de quelquun. — Je ne cherche pas loccasion, et je ne serais pas fâché quelle vînt; si elle venait, je ne men servirais peut-être pas, car jai la conviction intime quil en serait de même avec une autre, et jaime mieux quil en soit ainsi avec Rosette quavec toute autre; car, la femme ôtée, il me reste du moins un joli compagnon plein desprit, et très agréablement démoralisé; et cette considération nest pas une des moindres qui me retiennent, car, en perdant la maîtresse, je serais désolé de perdre lamie.
Chapitre 4
Sais-tu que voilà tantôt cinq mois, — oui, cinq mois, tout autant, cinq éternités que je suis le Céladon en pied de madame Rosette? Cela est du dernier beau. Je ne me serais pas cru aussi constant, ni elle non plus, je gage. Nous sommes en vérité un couple de pigeons plumés, car il ny a que des tourterelles pour avoir de ces tendresses-là. Avons-nous roucoulé! nous sommes-nous becquetés! quels enlacements de lierre! quelle existence à deux! Rien au monde nétait plus touchant, et nos deux pauvres petits coeurs auraient pu se mettre sur un cartel, enfilés par la même broche, avec une flamme en coup de vent.
Cinq mois en tête à tête, pour ainsi dire, car nous nous voyions tous les jours et presque toutes les nuits, — la porte toujours fermée à tout le monde; — ny a-t-il pas de quoi avoir la peau de poule rien que dy songer! Eh bien! cest une chose quil faut dire à la gloire de lincomparable Rosette, je ne me suis pas trop ennuyé, et ce temps-là sera sans doute le plus agréablement passé de ma vie. Je ne crois pas quil soit possible doccuper dune manière plus soutenue et plus amusante un homme qui na point de passion, et Dieu sait quel terrible désoeuvrement est celui qui provient dun coeur vide! On ne peut se faire une idée des ressources de cette femme. — Elle a commencé à les tirer de son esprit, puis de son coeur, car elle maime à ladoration. — Avec quel art elle profite de la moindre étincelle, et comme elle sait en faire un incendie! comme elle dirige habilement les petits mouvements de lâme! comme elle fait tourner la langueur en rêverie tendre! et par combien de chemins détournés fait-elle revenir à elle lesprit qui sen éloigne! — Cest merveilleux!
— Et je ladmire comme un des plus hauts génies qui soient.
Je suis venu chez elle fort maussade, de fort mauvaise humeur et cherchant une querelle. Je ne sais comment la sorcière faisait, au bout de quelques minutes elle mavait forcé à lui dire des choses galantes, quoique je nen eusse pas la moindre envie, à lui baiser les mains et à rire de tout mon coeur, quoique je fusse dune colère épouvantable. A-t-on une idée dune tyrannie pareille? — Cependant, si habile quelle soit, le tête-à-tête ne peut se prolonger plus longtemps, et, dans cette dernière quinzaine, il mest arrivé assez souvent, ce que je navais jamais fait jusque- là, douvrir les livres qui sont sur la table, et den lire quelques lignes dans les interstices de la conversation. Rosette la remarqué et en a conçu un effroi quelle a eu peine à dissimuler, et elle a fait emporter tous les livres de son cabinet. Javoue que je les regrette, quoique je nose pas les redemander. — Lautre jour, — symptôme effrayant! — quelquun est venu pendant que nous étions ensemble, et, au lieu denrager comme je faisais dans les commencements, jen ai éprouvé une espèce de joie. Jai presque été aimable: jai soutenu la conversation que Rosette tâchait de laisser tomber afin que le monsieur sen allât, et, quand il fut parti, je me mis à dire quil ne manquait pas desprit et que sa société était assez agréable. Rosette me fit souvenir quil y avait deux mois que je lavais précisément trouvé stupide et le plus sot fâcheux qui fût sur la terre, ce à quoi je neus rien à répondre, car en vérité je lavais dit; et javais cependant raison, malgré ma contradiction apparente: car la première fois il dérangeait un tête-à-tête charmant, et la seconde fois il venait au secours dune conversation épuisée et languissante (dun côté du moins), et mévitait, pour ce jour-là, une scène de tendresse assez fatigante à jouer.
Voilà où nous en sommes; — la position est grave, — surtout quand il y en a un des deux qui est encore épris et qui sattache désespérément aux restes de lamour de lautre. Je suis dans une perplexité grande. — Quoique je ne sois pas amoureux de Rosette, jai pour elle une très grande affection, et je ne voudrais rien faire qui lui causât de la peine. — Je veux quelle croie, aussi longtemps que possible, que je laime.
En reconnaissance de toutes ces heures quelle a rendues ailées, en reconnaissance de lamour quelle ma donné pour du plaisir, je le veux. — Je la tromperai; mais une tromperie agréable ne vaut- elle pas mieux quune vérité affligeante? — car jamais je naurai le coeur de lui dire que je ne laime pas. — La vaine ombre damour dont elle se repaît lui paraît si adorable et si chère, elle embrasse ce pâle spectre avec tant divresse et deffusion que je nose le faire évanouir; cependant jai peur quelle ne saperçoive à la fin que ce nest après tout quun fantôme. Ce matin nous avons eu ensemble un entretien que je vais rapporter sous sa forme dramatique pour plus de fidélité, et qui me fait craindre de ne pouvoir prolonger notre liaison bien longtemps.
La scène représente le lit de Rosette. Un rayon de soleil plonge à travers les rideaux: il est dix heures. Rosette a un bras sous mon cou et ne remue pas, de peur de méveiller. De temps en temps, elle se soulève un peu sur le coude et penche sa figure sur la mienne en retenant son souffle. Je vois tout cela à travers le grillage de mes cils, car il y a une heure que je ne dors plus. La chemise de Rosette a un tour de gorge de malines toute déchirée: la nuit a été orageuse; ses cheveux séchappent confusément de son petit bonnet. Elle est aussi jolie que peut lêtre une femme que lon naime point et avec qui lon est couché.
ROSETTE, _voyant que je ne dors plus. — Ô _le vilain dormeur!
Moi, baillant. — Haaa!
ROSETTE. — Ne bâillez donc pas comme cela, ou je ne vous embrasserai pas de huit jours.
Moi. — Ouf!
ROSETTE. — Il paraît, monsieur, que vous ne tenez pas beaucoup à ce que je vous embrasse?
Moi. — Si fait.
ROSETTE. — Comme vous dites cela dune manière dégagée! — Cest bon; vous pouvez compter que, dici à huit jours, je ne vous toucherai du bout des lèvres. — Cest aujourdhui mardi: ainsi à mardi prochain.
Moi. — Bah!
ROSETTE. — Comment Bah!
Moi. — Oui, bah! tu membrasseras avant ce soir, ou je meurs.
ROSETTE. — Vous mourrez! Est-il fat? Je vous ai gâté, monsieur.
Moi. — Je vivrai. — Je ne suis pas fat et tu ne mas pas gâté, au contraire. — Dabord, le demande la suppression du _monsieur; _je suis assez de tes connaissances pour que tu mappelles par mon nom et que tu me tutoies.
ROSETTE. — Je tai gâté, dAlbert!
Moi. — Bien. — Maintenant approche ta bouche.
ROSETTE. — Non, mardi prochain.
Moi. — Allons donc! est-ce que nous ne nous caresserons plus maintenant que le calendrier à la main? nous sommes un peu trop jeunes tous les deux pour cela. — Çà, votre bouche, mon infante, ou je men vais attraper un torticolis.
ROSETTE. — Point.
Moi. — Ah! vous voulez quon vous viole, mignonne; pardieu! lon vous violera. — La chose est faisable, quoique peut-être elle nait pas encore été faite.
ROSETTE. — Impertinent!
Moi. — Remarque, ma toute belle, que je tai fait la galanterie dun _peut-être; _cest fort honnête de ma part. — Mais nous nous éloignons du sujet. Penche ta tête. Voyons: quest-ce que cela, ma sultane favorite? et quelle mine maussade nous avons! Nous voulons baiser un sourire et non pas une moue.
ROSETTE, _se baissant pour membrasser. — _Comment veux-tu que je rie? tu me dis des choses si dures!
Moi. — Mon intention est de ten dire de fort tendres. —
Pourquoi veux-tu que je te dise des choses dures?
ROSETTE. — Je ne sais —; mais vous men dites.
Moi. — Tu prends pour des duretés des plaisanteries sans conséquence.
ROSETTE. — Sans conséquence! Vous appelez cela sans conséquence? tout en a en amour. — Tenez, jaimerais mieux que vous me battissiez que de rire comme vous faites.
Moi — Tu voudrais donc me voir pleurer?
ROSETTE. — Vous allez toujours dune extrémité à lautre. On ne vous demande pas de pleurer, mais de parler raisonnablement et de quitter ce petit ton persifleur qui vous va fort mal.
Moi. — Il mest impossible de parler raisonnablement et de ne pas persifler; alors je vais te battre, puisque cest dans tes goûts.
ROSETTE. — Faites.
Moi, lui _donnant quelques petites tapes sur les épaules. — _Jaimerais mieux me couper la tête moi-même que de me gâter ton adorable corps et de marbrer de bleu la blancheur de ce dos charmant. — Ma déesse, quel que soit le plaisir quune femme ait à être battue, en vérité, vous ne le serez point.
ROSETTE. — Vous ne maimez plus.
Moi. — Voici qui ne découle pas très directement de ce qui précède; cela est à peu près aussi logique que de dire: — Il pleut, donc ne me donnez pas mon parapluie; ou: Il fait froid, ouvrez la fenêtre.
ROSETTE. — Vous ne maimez pas, vous ne mavez jamais aimée.
Moi. — Ah! la chose se complique: vous ne maimez plus et vous ne mavez jamais aimée. Ceci est passablement contradictoire: comment puis-je cesser de faire une chose que je nai jamais commencée? — Tu vois bien, petite reine, que tu ne sais ce que tu dis et que tu es très parfaitement absurde.
ROSETTE. — Javais tant envie dêtre aimée de vous que jai aidé moi-même à me faire illusion. On croit aisément ce que lon désire; mais maintenant je vois bien que je me suis trompée. — Vous vous êtes trompé vous-même; vous avez pris un goût pour de lamour, et du désir pour de la passion. — La chose arrive tous les jours. Je ne vous en veux pas: il na pas dépendu de vous que vous ne soyez amoureux; cest à mon peu de charmes que je dois men prendre. Jaurais dû être plus belle, plus enjouée, plus coquette; jaurais dû tâcher de monter jusquà toi, ô mon poète! au lieu de vouloir te faire descendre jusquà moi: jai eu peur de te perdre dans les nuages, et jai craint que ta tête ne me dérobât ton coeur. — Je tai emprisonné dans mon amour, et jai cru, en me donnant à toi tout entière, que tu en garderais quelque chose…
Moi. — Rosette, recule-toi un peu; ta cuisse me brûle, — tu es comme un charbon ardent.
ROSETTE. — Si je vous gêne, je vais me lever. — Ah! coeur de rocher, les gouttes deau percent la pierre, et mes larmes ne te peuvent pénétrer. (Elle pleure.)
Moi. — Si vous pleurez comme cela, vous allez assurément changer notre lit en baignoire. — Que dis-je, en baignoire? en océan. — Savez-vous nager, Rosette?
ROSETTE. — Scélérat!
Moi. — Allons, voilà que je suis un scélérat! Vous me flattez, Rosette, je nai point cet honneur: je suis un bourgeois débonnaire, hélas! et je nai pas commis le plus petit crime; jai peut-être fait une sottise, qui est de vous avoir aimée éperdument: voilà tout. — Voulez-vous donc à toute force men faire repentir? — Je vous ai aimée, et je vous aime le plus que je peux. Depuis que je suis votre amant, jai toujours marché dans votre ombre: je vous ai donné tout mon temps, mes jours et mes nuits. Je nai point fait de grandes phrases avec vous, parce que je ne les aime quécrites; mais je vous ai donné mille preuves de ma tendresse. Je ne vous parlerai pas de la fidélité la plus exacte, cela va sans dire; enfin je suis maigri de sept quarterons depuis que vous êtes ma maîtresse. Que voulez-vous de plus? Me voilà dans votre lit; jy étais hier, jy serai demain. Est-ce ainsi que lon se conduit avec les gens que lon naime pas? Je fais tout ce que tu veux; tu dis: Allons, je vais; restons, je reste; je suis le plus admirable amoureux du monde, ce me semble.
ROSETTE. — Cest précisément ce dont je me plains, — le plus parfait amoureux du monde en effet.
Moi. — Quavez-vous à me reprocher?
ROSETTE. — Rien, et jaimerais mieux avoir à me plaindre de vous.
Moi. — Voici une étrange querelle.
ROSETTE. — Cest bien pis. — Vous ne maimez pas. — Je ny puis rien, ni vous non plus. — Que voulez-vous quon fasse à cela? Assurément, je préférerais avoir quelque faute à vous pardonner. - - Je vous gronderais, vous vous excuseriez tant bien que mal, et nous nous raccommoderions.
Moi. — Ce serait tout bénéfice pour toi. Plus le crime serait grand, plus la réparation serait éclatante.
ROSETTE. — Vous savez bien, monsieur, que je ne suis pas encore réduite à employer cette ressource et que si je voulais tout à lheure, quoique vous ne maimiez pas, et que nous nous querellions…
Moi. — Oui, je conviens que cest un pur effet de ta clémence… Veuille donc un peu; cela vaudrait mieux que de syllogiser à perte de vue comme nous faisons.
ROSETTE. — Vous voulez couper court à une conversation qui vous embarrasse; mais, sil vous plaît, mon bel ami, nous nous contenterons de parler.
Moi. — Cest un régal peu cher. — Je tassure que tu as tort; car tu es jolie à ravir, et je sens pour toi des choses…
ROSETTE. — Que vous mexprimerez une autre fois.
Moi. — Oh çà, — mon adorable, vous êtes donc une petite tigresse dHyrcanie, vous êtes aujourdhui dune cruauté non pareille! — Est-ce que cette démangeaison vous est venue, de vous faire vestale? — Le caprice serait original.
ROSETTE. — Pourquoi pas? lon en a vu de plus bizarres; mais, à coup sûr, je serai vestale pour vous. — Apprenez, monsieur, que je ne me livre quaux gens qui maiment ou dont je crois être aimée. — Vous nêtes dans aucun de ces deux cas. — Permettez que je me lève.
Moi. — Si tu te lèves, je me lèverai aussi. — Tu auras la peine de te recoucher: voilà tout.
ROSETTE. — Laissez-moi!
Moi. — Pardieu non!
ROSETTE, _se débattant. — _Oh! vous me lâcherez!
Moi. — Jose, madame, vous assurer le contraire.
ROSETTE, _voyant quelle nest pas la plus forte. — _Eh bien! je reste; vous me serrez le bras dune force!… Que voulez-vous de moi?
Moi. — Je pense que vous le savez. — Je ne me permettrais pas de dire ce que je me permets de faire; je respecte trop la décence.
ROSETTE, déjà dans limpossibilité de se défendre. — À condition que tu maimeras beaucoup… Je me rends.
Moi. — Il est un peu tard pour capituler, lorsque lennemi est déjà dans la place.
ROSETTE, _me jetant les bras autour du cou, à moitié pâmée. — _Sans condition… Je men remets à ta générosité.
Moi. — Tu fais bien.
Ici, mon cher ami, je pense quil ne serait pas hors de propos de mettre une ligne de points, car le reste de ce dialogue ne se pourrait guère traduire que par des onomatopées.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Le rayon de soleil, depuis le commencement de cette scène, a eu le temps de faire le tour de la chambre. Une odeur de tilleul arrive du jardin, suave et pénétrante. Le temps est le plus beau qui se puisse voir; le ciel est bleu comme la prunelle dune Anglaise. Nous nous levons, et, après avoir déjeuné de grand appétit, nous allons faire une longue promenade champêtre. La transparence de lair, la splendeur de la campagne et laspect de cette nature en joie mont jeté dans lâme assez de sentimentalité et de tendresse pour faire convenir Rosette quau bout du compte javais une manière de coeur tout comme un autre.
Nas-tu jamais remarqué comme lombre des bois, le murmure des fontaines, le chant des oiseaux, les riantes perspectives, lodeur du feuillage et des fleurs, tout ce bagage de léglogue et de la description, dont nous sommes convenus de nous moquer, nen conserve pas moins sur nous, si dépravés que nous soyons, une puissance occulte à laquelle il est impossible de résister? Je te confierai, sous le sceau du plus grand secret, que je me suis surpris tout récemment encore dans lattendrissement le plus provincial à lendroit du rossignol qui chantait. — Cétait dans le jardin de ***; le ciel, quoiquil fit tout à fait nuit, avait une clarté presque égale à celle du plus beau jour; il était si profond et si transparent que le regard pénétrait aisément jusquà Dieu. Il me semblait voir flotter les derniers plis de la robe des anges sur les blanches sinuosités du chemin de saint Jacques. La lune était levée, mais un grand arbre la cachait entièrement; elle criblait son noir feuillage dun million de petits trous lumineux, et y attachait plus de paillettes que nen eut jamais léventail dune marquise. Un silence plein de bruits et de soupirs étouffés se faisait entendre par tout le jardin (ceci ressemble peut-être à du pathos, mais ce nest pas ma faute); quoique je ne visse rien que la lueur bleue de la lune, il me semblait être entouré dune population de fantômes inconnus et adorés, et je ne me sentais pas seul, bien quil ny eût plus que moi sur la terrasse. — Je ne pensais pas, je ne rêvais pas, jétais confondu avec la nature qui menvironnait, je me sentais frissonner avec le feuillage, miroiter avec leau, reluire avec le rayon, mépanouir avec la fleur; je nétais pas plus moi que larbre, leau ou la belle-de- nuit. Jétais tout cela, et je ne crois pas quil soit possible dêtre plus absent de soi-même que je létais à cet instant-là. Tout à coup, comme sil allait arriver quelque chose dextraordinaire, la feuille sarrêta au bout de la branche, la goutte deau de la fontaine resta suspendue en lair et nacheva pas de tomber. Le filet dargent, parti du bord de la lune, demeura en chemin: mon coeur seul battait avec une telle sonorité quil me semblait remplir de bruit tout ce grand espace. — Mon coeur cessa de battre, et il se fit un tel silence que lon eût entendu pousser lherbe et prononcer un mot tout bas à deux cents lieues. Alors le rossignol, qui probablement nattendait que cet instant pour commencer à chanter, fit jaillir de son petit gosier une note tellement aiguë et éclatante que je lentendis par la poitrine autant que par les oreilles. Le son se répandit subitement dans ce ciel cristallin, vide de bruits, et y fit une atmosphère harmonieuse, où les autres notes qui le suivirent voltigeaient en battant des ailes. — Je comprenais parfaitement ce quil disait, comme si jeusse eu le secret du langage des oiseaux. Cétait lhistoire des amours que je nai pas eues que chantait ce rossignol. Jamais histoire na été plus exacte et plus vraie. Il nomettait pas le plus petit détail, la plus imperceptible nuance. Il me disait ce que je navais pas pu me dire, il mexpliquait ce que je navais pu comprendre; il donnait une voix à ma rêverie, et faisait répondre le fantôme jusqualors muet. Je savais que jétais aimé, et la roulade la plus langoureusement filée mapprenait que je serais heureux bientôt. Il me semblait voir à travers les trilles de son chant et sous la pluie de notes sétendre vers moi, dans un rayon de lune, les bras blancs de ma bien-aimée. Elle sélevait lentement avec le parfum du coeur dune large rose à cent feuilles. — Je nessayerai pas de te décrire sa beauté. Il est des choses auxquelles les mots se refusent. Comment dire lindicible? comment peindre ce qui na ni forme ni couleur? comment noter une voix sans timbre et sans paroles?
— Jamais je nai eu tant damour dans le coeur; jaurais pressé la nature sur mon sein, je serrais le vide entre mes bras comme si je les eusse refermés sur une taille de vierge; je donnais des baisers à lair qui passait sur mes lèvres; je nageais dans les effluves qui sortaient de mon corps rayonnant. Ah! si Rosette se fût trouvée là! quel adorable galimatias je lui eusse débité! Mais les femmes ne savent jamais arriver à propos. — Le rossignol cessa de chanter; la lune, qui nen pouvait plus de sommeil, tira sur ses yeux son bonnet de nuages, et moi je quittai le jardin; car le froid de la nuit commençait à me gagner.
Comme javais froid, je pensai tout naturellement que jaurais plus chaud dans le lit de Rosette que dans le mien, et je fus couché avec elle. — Jentrai avec mon passe-partout, car tout le monde dormait dans la maison. — Rosette elle-même était endormie et jeus la satisfaction de voir que cétait sur un volume, non coupé, de mes dernières poésies. Elle avait deux bras au-dessus de la tête, la bouche souriante et entrouverte, une jambe étendue et lautre un peu repliée, dans une pose pleine de grâce et dabandon; elle était si bien ainsi que je sentis un regret mortel de nen pas être plus amoureux.
En la regardant, je songeai à cela, que jétais aussi stupide quune autruche. Javais ce que je désirais depuis si longtemps, une maîtresse à moi comme mon cheval et mon épée, jeune, jolie, amoureuse et spirituelle; — sans mère à grands principes, sans père décoré, sans tante revêche, sans frère spadassin, avec cet agrément ineffable dun mari dûment scellé et cloué dans un beau cercueil de chêne doublé de plomb, le tout recouvert dun gros quartier de pierre de taille, ce qui nest pas à dédaigner; car, après tout, cest un mince divertissement que dêtre appréhendé au milieu dun spasme voluptueux, et daller compléter sa sensation sur le pavé après avoir décrit un arc de 40 à 45 degrés, selon létage où lon se trouve; — une maîtresse libre comme lair des montagnes, et assez riche pour entrer dans les raffinements et les élégances les plus exquises, nayant dailleurs aucune espèce didée morale, ne vous parlant jamais de sa vertu tout en essayant une nouvelle posture, ni de sa réputation non plus que si elle nen avait jamais eu, ne voyant intimement aucune femme, et les méprisant toutes presque autant que si elle était un homme, faisant fort peu de cas du platonisme et ne sen cachant point, et toutefois mettant toujours le coeur de la partie; — une femme qui, si elle avait été posée dans une autre sphère, serait indubitablement devenue la plus admirable courtisane du monde, et aurait fait pâlir la gloire des Aspasies et des Impérias!
Or, cette femme ainsi faite était à moi. — Jen faisais ce que je voulais; javais la clef de sa chambre et de son tiroir; je décachetais ses lettres; je lui avais ôté son nom et je lui en avais donné un autre. Cétait ma chose, ma propriété. Sa jeunesse, sa beauté, son amour, tout cela mappartenait, jen usais, jen abusais. Je la faisais coucher dans le jour et se lever la nuit, si la fantaisie men prenait, et elle obéissait simplement et sans avoir lair de me faire un sacrifice, et sans prendre de petits airs de victime résignée. — Elle était attentive, caressante, et, chose monstrueuse, exactement fidèle; — cest-à-dire que si, il y a six mois, au temps où je me dolentais de ne pas avoir de maîtresse, on mavait fait entrevoir, même lointainement, un pareil bonheur, jen serais devenu fou de joie, et jeusse envoyé mon chapeau cogner le ciel en signe de réjouissance. Eh bien! maintenant que je lai, ce bonheur me laisse froid; je le sens à peine, je ne le sens pas, et la situation où je suis prend si peu sur moi que je doute souvent que jen aie changé. — Je quitterais Rosette, jen ai la conviction intime, quau bout dun mois, peut- être de moins, je laurais si parfaitement et si soigneusement oubliée que je ne saurais plus si je lai connue ou non! En fera- t-elle autant de son côté? — Je crois que non.
Je réfléchissais donc à toutes ces choses, et, par une espèce de sentiment de repentir, je déposai sur le front de la belle dormeuse le baiser le plus chaste et le plus mélancolique que jamais jeune homme ait donné à une jeune femme, sur le coup de minuit. — Elle fit un petit mouvement; le sourire de sa bouche se prononça un peu plus, mais elle ne se réveilla pas. — Je me déshabillai lentement, et, me glissant sous les couvertures, je métendis tout au long delle comme une couleuvre. — La fraîcheur de mon corps la surprit; elle ouvrit ses yeux et, sans me parler, elle colla sa bouche à ma bouche, et sentortilla si bien autour de moi que je fus réchauffé en moins de rien. Tout le lyrisme de la soirée se tourna en prose, mais en prose poétique du moins. — Cette nuit est une des plus belles nuits blanches que jaie passées: je ne puis plus en espérer de pareilles.
Nous avons encore des moments agréables, mais il faut quils aient été amenés et préparés par quelque circonstance extérieure comme celle-ci, et dans les commencements, je navais pas besoin de mêtre monté limagination en regardant la lune et en écoutant chanter le rossignol pour avoir tout le plaisir quon peut avoir quand on nest pas réellement amoureux. Il ny a pas encore de fils cassés dans notre trame, mais il y a çà et là des noeuds, et la chaîne nest pas à beaucoup près aussi unie.
Rosette, qui est encore amoureuse, fait ce quelle peut pour parer à tous ces inconvénients. Malheureusement il y a deux choses au monde qui ne se peuvent commander: lamour et lennui. — Je fais de mon côté des efforts surhumains pour vaincre cette somnolence qui me gagne malgré moi, et, comme ces provinciaux qui sendorment à dix heures dans les salons des villes, je tiens mes yeux le plus écarquillés possible, et je relève mes paupières avec mes doigts! — rien ny fait, et je prends un laisser-aller conjugal on ne peut plus déplaisant.
La chère enfant, qui sest bien trouvée lautre jour du système champêtre, ma emmené hier à la campagne.
Il ne serait peut-être pas hors de propos que je te fisse une petite description de la susdite campagne, qui est assez jolie; cela égayerait un peu toute cette métaphysique, et dailleurs il faut bien un fond pour les personnages, et les figures ne peuvent pas se détacher sur le vide ou sur cette teinte brune et vague dont les peintres remplissent le champ de leur toile.
Les abords en sont très pittoresques. — On arrive, par une grande route bordée de vieux arbres, à une étoile dont le milieu est marqué par un obélisque de pierre surmonté dune boule de cuivre doré: cinq chemins font les pointes; — puis le terrain se creuse tout à coup. — La route plonge dans une vallée assez étroite, dont le fond est occupé par une petite rivière quelle enjambe par un pont dune seule arche, puis remonte à grands pas par le revers opposé, où est assis le village dont on voit poindre le clocher dardoises entre les toits de chaume et les têtes rondes des pommiers. — Lhorizon nest pas très vaste, car il est borné, des deux côtés, par la crête du coteau, mais il est riant, et repose loeil. — À côté du pont, il y a un moulin et une fabrique en pierres rouges en forme de tour; des aboiements presque perpétuels, quelques braques et quelques jeunes bassets à jambes torses qui se chauffent au soleil devant la porte vous apprendraient que cest là que demeure le garde-chasse, si les buses et les fouines, clouées aux volets, pouvaient vous laisser un moment dans lincertitude. — À cet endroit commence une avenue de sorbiers dont les fruits écarlates attirent des nuées doiseaux; comme on ny passe pas fort souvent, il ny a au milieu quune bande de couleur blanche; tout le reste est recouvert dune mousse courte et fine, et, dans la double ornière tracée par les roues des voitures, bourdonnent et sautillent de petites grenouilles vertes comme des chrysoprases. — Après avoir cheminé quelque temps, on se trouve devant une grille en fer qui a été dorée et peinte, et dont les côtés sont garnis dartichauts et de chevaux de frise. Puis le chemin se dirige vers le château, que lon ne voit pas encore, car il est enfoui dans la verdure comme un nid doiseau, sans trop se presser toutefois et se détournant assez souvent pour aller visiter un ruisseau et une fontaine, un kiosque élégant ou un beau point de vue, passant et repassant la rivière sur des ponts chinois ou rustiques. — Linégalité du terrain et les batardeaux élevés pour le service du moulin font quen plusieurs endroits la rivière a des chutes de quatre à cinq pieds de hauteur, et rien nest plus agréable que dentendre gazouiller toutes ces cascatelles à côté de soi, le plus souvent sans les voir, car les osiers et les sureaux qui bordent le rivage y forment un rideau presque impénétrable; mais toute cette portion du parc nest en quelque sorte que lantichambre de lautre partie: une grande route qui passe au travers de cette propriété la coupe malheureusement en deux, inconvénient auquel on a remédié dune manière fort ingénieuse. Deux grands murs crénelés, remplis de barbacanes et de meurtrières imitant une forteresse ruinée, se dressent de chaque côté de la route; une tour où saccrochent des lierres gigantesques, et qui est du côté du château, laisse tomber sur le bastion opposé un véritable pont-levis avec des chaînes de fer quon baisse tous les matins. — On passe par une belle arcade ogive dans lintérieur du donjon, et de là dans la seconde enceinte, où les arbres, qui nont pas été coupés depuis plus dun siècle, sont dune hauteur extraordinaire, avec des troncs noueux emmaillotés de plantes parasites, et les plus beaux et les plus singuliers que jaie jamais vus. Quelques-uns nont de feuilles quau sommet, et se terminent en larges ombrelles; dautres seffilent en panaches: — dautres, au contraire, ont près de leur tige une large touffe, doù le tronc dépouillé sélance vers le ciel comme un second arbre planté dans le premier; on dirait des plans de devant dun paysage composé ou des coulisses dune décoration de théâtre, tellement ils sont dune difformité curieuse; — des lierres, qui vont de lun à lautre et les embrassent à les étouffer, mêlent leurs coeurs noirs aux feuilles vertes, et semblent en être lombre. — Rien au monde nest plus pittoresque. — La rivière sélargit, à cet endroit, de manière à former un petit lac, et le peu de profondeur permet de distinguer, sous la transparence de leau, les belles plantes aquatiques qui en tapissent le lit. Ce sont des nymphéas et des lotus qui nagent nonchalamment dans le plus pur cristal avec les reflets des nuées et des saules pleureurs qui se penchent sur la rive: le château est de lautre côté, et ce petit batelet peint de vert pomme et de rouge vif vous évitera de faire un assez long détour pour aller chercher le pont. — Cest un assemblage de bâtiments construits à différentes époques, avec des pignons inégaux et une foule de petits clochetons. Ce pavillon est en brique avec des coins de pierre; ce corps de logis est dun ordre rustique, plein de bossages et de vermiculages. Cet autre pavillon est tout moderne; il a un toit plat à litalienne avec des vases et une balustrade de tuiles et un vestibule de coutil en forme de tente: les fenêtres sont toutes de grandeurs différentes, et ne se correspondent pas; il y en a de toutes les façons: on y trouve jusquau trèfle et à logive, car la chapelle est gothique. Certaines portions sont treillissées, comme les maisons chinoises, de treillis peints de différentes couleurs, où grimpent des chèvrefeuilles, des jasmins, des capucines et de la vigne vierge dont les brindilles entrent familièrement dans les chambres, et semblent vous tendre la main en vous disant bonjour.
Malgré ce manque de régularité, ou plutôt à cause de ce manque de régularité, laspect de lédifice est charmant: au moins, lon na pas tout vu dun seul coup; il y a de quoi choisir, et lon savise toujours de quelque chose dont on ne sétait pas aperçu. Cette habitation que je ne connaissais pas, car elle est à une vingtaine de lieues, me plut tout dabord, et je sus à Rosette le plus grand gré davoir eu cette idée triomphante de choisir un pareil nid à nos amours.
Nous y arrivâmes à la tombée du jour; et, comme nous étions las, après avoir soupé de grand appétit, nous neûmes rien de plus pressé que de nous aller coucher (séparément bien entendu), car nous avions lintention de dormir sérieusement.
Je faisais je ne sais quel rêve couleur de rose, plein de fleurs, de parfums et doiseaux, quand je sentis une tiède haleine effleurer mon front, et un baiser y descendre en palpitant des ailes. Un mignard clappement de lèvres et une douce moiteur à la place effleurée me firent juger que je ne rêvais pas: jouvris les yeux, et la première chose que japerçus, ce fut le cou frais et blanc de Rosette qui se penchait sur le lit pour membrasser. — Je lui jetai les bras autour de la taille, et lui rendis son baiser plus amoureusement que je ne lavais fait depuis longtemps.
Elle sen fut tirer le rideau et ouvrir la fenêtre, puis revint sasseoir sur le bord de mon lit, tenant ma main entre les deux siennes et jouant avec mes bagues. — Son habillement était de la simplicité la plus coquette. — Elle était sans corset, sans jupon, et navait absolument sur elle quun grand peignoir de batiste blanc comme le lait, fort ample et largement plissé; ses cheveux étaient relevés sur le haut de sa tête avec une petite rose blanche de lespèce de celles qui nont que trois ou quatre feuilles; ses pieds divoire louaient dans des pantoufles de tapisserie de couleurs éclatantes et bigarrées, mignonnes au possible, quoiquelles fussent encore trop grandes, et sans quartier comme celles des jeunes Romaines. — Je regrettai, en la voyant ainsi, dêtre son amant et de navoir pas à le devenir.
Le rêve que je faisais au moment où elle est venue méveiller dune aussi agréable manière nétait pas fort éloigné de la réalité. — Ma chambre donnait sur le petit lac que jai décrit tout à lheure. — Un jasmin encadrait la fenêtre, et secouait ses étoiles en pluie dargent sur mon parquet: de larges fleurs étrangères balançaient leurs urnes sous mon balcon comme pour mencenser; une odeur suave et indécise, formée de mille parfums différents, pénétrait jusquà mon lit, doù je voyais leau miroiter et sécailler en millions de paillettes; les oiseaux jargonnaient, gazouillaient, pépiaient et sifflaient: — cétait un bruit harmonieux et confus comme le bourdonnement dune fête. - - En face, sur un coteau éclairé par le soleil, se déployait une pelouse dun vert doré, où paissaient, sous la conduite dun petit garçon, quelques grands boeufs dispersés çà et là. — Tout en haut et plus dans le lointain, on apercevait dimmenses carrés de bois dun vert plus noir, doù montait, en se contournant en spirales, la bleuâtre fumée des charbonnières.
Tout, dans ce tableau, était calme, frais et souriant, et, où que je portasse les yeux, je ne voyais rien que de beau et de jeune. Ma chambre était tendue de Perse avec des nattes sur le parquet, des pots bleus du Japon aux ventres arrondis et aux cols effilés, tout pleins de fleurs singulières, artistement arrangés sur les étagères et sur la cheminée de marbre turquin aussi remplie de fleurs; des dessus de portes, représentant des scènes de nature champêtre ou pastorale dune couleur gaie et dun dessin mignard, des sofas et des divans à toutes les encoignures; — puis une belle et jeune femme tout en blanc, dont la chair rasait délicatement la robe transparente aux endroits où elle la touchait: on ne pouvait rien imaginer de mieux entendu pour le plaisir de lâme, ainsi que pour celui des yeux.
Aussi mon regard satisfait et nonchalant allait, avec un plaisir égal, dun magnifique pot tout semé de dragons et de mandarins à la pantoufle de Rosette, et de là au coin de son épaule qui luisait sous la batiste; il se suspendait aux tremblantes étoiles du jasmin et aux blonds cheveux des saules du rivage, passait leau et se promenait sur la colline, et puis revenait dans la chambre se fixer aux noeuds couleur de rose du long corset de quelque bergère.
À travers les déchiquetures du feuillage, le ciel ouvrait des milliers dyeux bleus; leau gazouillait tout doucement, et moi, je me laissais faire à toute cette joie, plongé dans une extase tranquille, ne parlant pas, et ma main toujours entre les deux petites mains de Rosette.
On a beau faire: le bonheur est blanc et rose; on ne peut guère le représenter autrement. Les couleurs tendres lui reviennent de droit. — Il na sur sa palette que du vert deau, du bleu de ciel et du jaune paille: ses tableaux sont tout dans le clair comme ceux des peintres chinois. — Des fleurs, de la lumière, des parfums, une peau soyeuse et douce qui touche la vôtre, une harmonie voilée et qui vient on ne sait doù, on est parfaitement heureux avec cela; il ny a pas moyen dêtre heureux différemment. Moi-même, qui ai le commun en horreur, qui ne rêve quaventures étranges, passions fortes, extases délirantes, situations bizarres et difficiles, il faut que je sois tout bêtement heureux de cette manière-là, et, quoi que jaie fait, je nai pu en trouver dautre.
Je te prie de croire que je ne faisais aucune de ces réflexions; cest après coup et en técrivant quelles me sont venues; à cet instant-là, je nétais occupé quà jouir, — la seule occupation dun homme raisonnable.
Je ne te décrirai pas la vie que nous menons ici, elle est facile à imaginer. Ce sont des promenades dans les grands bois, des violettes et des fraises, des baisers et de petites fleurs bleues, des goûters sur lherbe, des lectures et des livres oubliés sous les arbres; — des parties sur leau avec un bout décharpe ou une main blanche qui trempe au courant, de longues chansons et de longs rires redits par lécho de la rive; — la vie la plus arcadique quil se puisse imaginer!
Rosette me comble de caresses et de prévenances; elle, plus roucoulante quune colombe au mois de mai, elle se roule autour de moi et mentoure de ses replis; elle tâche que je naie dautre atmosphère que son souffle et dautre horizon que ses yeux; elle fait mon blocus très exactement et ne laisse rien entrer ni sortir sans permission; elle sest bâti un petit corps de garde à côté de mon coeur, doù elle le surveille nuit et jour. — Elle me dit des choses ravissantes; elle me fait des madrigaux fort galants; elle sassoit à mes genoux et se conduit tout à fait devant moi comme une humble esclave devant son seigneur et maître: ce qui me convient assez, car jaime ces petites façons soumises et jai de la pente au despotisme oriental. — Elle ne fait pas la plus petite chose sans prendre mon avis, et semble avoir fait abnégation complète de sa fantaisie et de sa volonté; elle cherche à deviner ma pensée et à la prévenir; — elle est assommante desprit, de tendresse et de complaisance; elle est dune perfection à jeter par les fenêtres. — Comment diable pourrai-je quitter une femme aussi adorable sans avoir lair dun monstre? — Il y a de quoi décréditer mon coeur à tout jamais.
Oh! que je souhaiterais la prendre en faute, lui trouver un tort! comme jattends avec impatience une occasion de dispute! mais il ny a pas de danger que la scélérate me la fournisse! Quand, pour amener une altercation, je lui parle brusquement et dun ton dur, elle me répond des choses si douces, avec une voix si argentine, des yeux si trempés, dun air si triste et si amoureux que je me fais à moi-même leffet dun plus que tigre ou tout au moins dun crocodile, et que, tout en enrageant, je suis forcé de lui demander pardon.
À la lettre, elle massassine damour; elle me donne la question, et chaque jour elle resserre dun cran les ais entre lesquels je suis pris. — Elle veut probablement mamener à lui dire que je la déteste, quelle mennuie à la mort, et que, si elle ne me laisse en repos, je lui couperai la figure à coups de cravache. — Pardieu! elle y arrivera, et, si elle continue à être aussi aimable, ce sera avant peu, ou le diable memportera.
Malgré toutes ces belles apparences, Rosette est soûle de moi comme je suis soûl delle; mais, comme elle a fait déclatantes folies pour moi, elle ne veut pas se donner aux yeux de lhonnête corporation des femmes sensibles le tort dune rupture. — Toute grande passion a la prétention dêtre éternelle, et il est fort commode de se donner les bénéfices de cette éternité sans en supporter les inconvénients. — Rosette raisonne ainsi: Voici un jeune homme qui na plus quun reste de goût pour moi, et, comme il est assez naïf et débonnaire, il nose pas le témoigner ouvertement, et ne sait de quel bois faire flèche; il est évident que je lennuie, mais il crèvera plutôt à la peine que de prendre sur lui de me quitter. Comme cest une manière de poète, il a la tête pleine de belles phrases sur lamour et la passion, il se croit obligé, en conscience, dêtre un Tristan ou un Amadis. — Or, comme rien au monde nest plus insupportable que les caresses dune personne que lon commence à naimer plus (et naimer plus une femme, cest la haïr violemment), je men vais les lui prodiguer de manière à lindigestionner, et, de toutes les façons, il faudra quil menvoie à tous les diables ou quil se remette à maimer comme au premier jour, ce quil se gardera soigneusement de faire.
Rien nest mieux imaginé. — Nest-il pas charmant de faire lAriane délaissée? — Lon vous plaint, lon vous admire, lon na pas assez dimprécations pour linfâme qui a eu la monstruosité dabandonner une créature aussi adorable; on prend des airs résignés et douloureux, on se met la main sous le menton et le coude sur le genou, de façon à faire ressortir les jolies veines bleues de son poignet. On porte des cheveux plus éplorés, et lon met, pendant quelque temps, des robes dune couleur plus sombre. On évite de prononcer le nom de lingrat, mais on y fait des allusions détournées, tout en poussant de petits soupirs admirablement modulés.
Une femme si bonne, si belle, si passionnée, qui a fait de si grands sacrifices, à qui lon na pas à reprocher la moindre chose, un vase délection, une perle damour, un miroir sans taches, une goutte de lait, une rose blanche, une essence idéale à parfumer une vie; — une femme quon aurait dû adorer à genoux, et quil faudra couper en petits morceaux, après sa mort, afin den faire des reliques: la laisser là iniquement, frauduleusement, scélératement! Mais un corsaire ne ferait pas pis! Lui donner le coup de la mort! — car elle en mourra assurément. — Il faut avoir un pavé dans le ventre, au lieu du coeur, pour se conduire de la sorte.
Ô hommes! hommes!
Je me dis cela; mais peut-être nest-ce pas vrai.
Si grandes comédiennes que soient naturellement les femmes, jai peine à croire quelles le soient à ce point-là; et, au bout du compte, toutes les démonstrations de Rosette ne sont-elles que lexpression exacte de ses sentiments pour moi? — Quoi quil en soit, la continuation du tête-à-tête nest plus possible, et la belle châtelaine vient denvoyer enfin des invitations à ses connaissances du voisinage. Nous sommes occupés à faire des préparatifs pour recevoir ces dignes provinciaux et provinciales. — Adieu, cher.
Chapitre 5
Je métais trompé. — Mon mauvais coeur, incapable damour, sétait donné cette raison pour se délivrer du poids dune reconnaissance quil ne veut pas supporter; javais saisi avec joie cette idée pour mexcuser devant moi-même; je my étais attaché, mais rien au monde nest plus faux. Rosette ne jouait pas de rôle, et si jamais femme fut vraie, cest elle. — Eh bien! je lui en veux presque de la sincérité de sa passion qui est un lien de plus et qui rend une rupture plus difficile ou moins excusable; je la préférerais fausse et volage. — Quelle singulière position que celle-là! — On voudrait sen aller, et lon reste; on voudrait dire: Je te hais, et lon dit: Je taime; — votre passé vous pousse en avant et vous empêche de vous retourner ou de vous arrêter. — Lon est fidèle avec des regrets de lêtre. Je ne sais quelle espèce de honte vous empêche de vous livrer tout à fait à dautres connaissances et vous fait entrer en composition avec vous-même. On donne à lun tout ce que lon peut dérober à lautre en sauvant les apparences; le temps et les occasions de se voir qui se présentaient autrefois si naturellement ne se trouvent plus aujourdhui que difficilement. — Lon commence à se souvenir que lon a des affaires qui sont dimportance. — Cette situation pleine de tiraillements est des plus pénibles, mais elle ne lest pas encore autant que celle où je me trouve. — Quand cest une nouvelle amitié qui vous enlève à lancienne, il est plus facile de se dégager. — Lespérance vous sourit doucement du seuil de la maison qui renferme vos jeunes amours. — Une illusion plus blonde et plus rosée voltige avec ses blanches ailes sur le tombeau, à peine fermé, de sa soeur qui vient de mourir; une autre fleur plus épanouie et plus embaumée, où tremble une larme céleste, a poussé subitement du milieu des calices flétris du vieux bouquet; de belles perspectives azurées souvrent devant vous; des allées de charmilles discrètes et humides se prolongent jusquà lhorizon; ce sont des jardins avec quelques pâles statues ou quelque banc adossé à un mur tapissé de lierre, des pelouses étoilées de marguerites, des balcons étroits où lon va saccouder et regarder la lune, des ombrages coupés de lueurs furtives, — des salons avec des jours étouffés sous damples rideaux; toutes ces obscurités et cet isolement que recherche lamour qui nose se produire. Cest comme une nouvelle jeunesse qui vous vient. Lon a en outre le changement de lieux, dhabitudes et de personnes; lon sent bien une espèce de remords; mais le désir qui voltige et bourdonne autour de votre tête, comme une abeille du printemps, vous empêche den entendre la voix; le vide de votre coeur est comblé, et vos souvenirs seffacent sous les impressions. Mais ici ce nest pas la même chose: je naime personne, et ce nest que par lassitude et par ennui plutôt de moi que delle que je voudrais pouvoir rompre avec Rosette.
Mes anciennes idées, qui sétaient un peu assoupies, se réveillent plus folles que jamais. — Je suis, comme autrefois, tourmenté du désir davoir une maîtresse, et, comme autrefois, dans les bras mêmes de Rosette, je doute si jen ai jamais eu. — Je revois la belle dame à sa fenêtre, dans son parc du temps de Louis XIII, et la chasseresse, sur son cheval blanc, traverse au galop lavenue de la forêt. — Ma beauté idéale me sourit du haut de son hamac de nuages, je crois reconnaître sa voix dans le chant des oiseaux, dans le murmure des feuillages; il me semble quon mappelle de tous les côtés, et que les filles de lair meffleurent le visage avec la frange de leurs écharpes invisibles. Comme au temps de mes agitations, je me figure que, si je partais en poste sur-le-champ et que jallasse quelque part, très loin et très vite, jarriverais dans quelque endroit où il se fait des choses qui me regardent et où mes destinées se décident. — Je me sens impatiemment attendu dans un coin de la terre, je ne sais lequel. Une âme souffrante mappelle ardemment et me rêve qui ne peut venir à moi; cest la raison de mes inquiétudes et ce qui mempêche de pouvoir rester en place; je suis attiré violemment hors de mon centre. — Ma nature nest pas une de celles où les autres aboutissent, une de ces étoiles fixes autour desquelles gravitent les autres lueurs; il faut que jerre à travers les champs du ciel, comme un météore déréglé, jusquà ce que jaie fait la rencontre de la planète dont je dois être le satellite, le Saturne à qui je dois mettre mon anneau. Oh! quand donc se fera cet hymen? Jusque-là je ne peux pas espérer de repos ni dassiette, et je serai comme laiguille éperdue et vacillante dune boussole qui cherche son pôle.
Je me suis laissé prendre laile à cette glu perfide, espérant ny laisser quune plume et croyant pouvoir menvoler quand bon me semblerait: rien nest plus difficile; je me trouve couvert dun filet imperceptible, plus malaisé à rompre que celui forgé par Vulcain, et le tissu des mailles est si fin et si serré quil ny a point jour à se pouvoir échapper. Le filet, du reste, est large, et lon peut se remuer dedans avec une apparence de liberté; il ne se fait guère sentir que lorsquon essaye à le rompre; mais alors il résiste et se fait solide comme une muraille dairain.
Que de temps jai perdu, ô mon idéal! sans faire le moindre effort pour te réaliser! Comme je me suis laissé aller lâchement à cette volupté dune nuit! et combien je mérite peu de te rencontrer!
Quelquefois je songe à former une autre liaison; mais je nai personne en vue: — plus souvent je me propose, si je parviens à rompre, de ne me jamais rengager en de tels liens, et pourtant rien ne justifie cette résolution: car cette affaire a été en apparence fort heureuse, et je nai pas le moins du monde à me plaindre de Rosette. — Elle a toujours été bonne pour moi, et sest conduite on ne peut mieux; elle ma été dune fidélité exemplaire, et na pas même donné jour au soupçon: la jalousie la plus éveillée et la plus inquiète naurait rien trouvé à dire sur son compte, et aurait été obligée de sendormir. — Un jaloux naurait pu lêtre que des choses passées; il est vrai qualors il aurait eu de quoi lêtre largement. Mais cest une délicatesse heureusement assez rare quune jalousie de cette sorte, et il a bien assez du présent sans aller fouiller en arrière sous les décombres des vieilles passions pour en extraire des fioles de poison et des calices de fiel. — Quelles femmes pourrait-on aimer, si lon pensait à tout cela? — On sait bien confusément quune femme a eu plusieurs amants avant vous; mais on se dit, tant lorgueil de lhomme a de retours et de replis tortueux! que lon est le premier quelle ait véritablement aimé, et que cest par un concours de circonstances fatales quelle sest trouvée liée à des gens indignes delle, ou bien que cétait un vague désir dun coeur qui cherchait à se satisfaire, et qui changeait parce quil navait pas rencontré.
Peut-être ne peut-on aimer réellement quune vierge, — vierge de corps et desprit, — un frêle bouton qui nait encore été caressé daucun zéphyr et dont le sein fermé nait reçu ni la goutte de pluie ni la perle de rosée, une chaste fleur qui ne déploie sa blanche robe que pour vous seul, un beau lis à lurne dargent où ne se soit abreuvé aucun désir, et qui nait été doré que par votre soleil, balancé que par votre souffle, arrosé que par votre main. — Le rayonnement du midi ne vaut pas les divines pâleurs de laube, et toute lardeur dune âme éprouvée et qui sait la vie le cède aux célestes ignorances dun jeune coeur qui séveille à lamour. — Ah! quelle pensée amère et honteuse que celle quon essuie les baisers dun autre, quil ny a peut-être pas une seule place sur ce front, sur ces lèvres, sur cette gorge, sur ces épaules, sur tout ce corps qui est à vous maintenant, qui nait été rougie et marquée par des lèvres étrangères; que ces murmures divins qui viennent au secours de la langue qui na plus de mots ont déjà été entendus; que ces sens si émus nont pas appris de vous leur extase et leur délire, et que tout là-bas, bien loin, bien à lécart dans un de ces recoins de lâme où lon ne va jamais, veille un souvenir inexorable qui compare les plaisirs dautrefois aux plaisirs daujourdhui!

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